A l’assaut !

Dubitative et vaguement inquiète. Ce matin la conductrice, pleine de doute et d’inquiétude, tourne la clef qui fait aussitôt vrombir le moteur de Clio. La voiture et la femme ont alors derrière elles 2500 km de complicité sans faille, elles ont affronté ensemble le feu nourri des gravillons mitraillant l’habitacle, frémi de concert lorsque les pneus frôlaient l’abîme qui les aurait précipitées dans l’Euphrate, atteint les sommets par d’étroites routes vertigineuses sur lesquelles veillait Hermès, éliminant les véhicules venant en sens contraire, testé l’amplitude maximale des amortisseurs sur des kilomètres et des kilomètres de routes défoncées, partagé des dizaines, des centaines, de klong, de crac et autant de porca troia di quella puttanaccia. Leur seule dissension remonte à l’avant-veille quand Clio, sans doute émoustillée par les gros biceps d’un bulldozer, esquissait des pas de valse, se prenant soudain pour Terpsichore dans des flots de graviers non damés. La conductrice, fâchée, a cette fois mis le holà.


Mais là… elles ont mal dormi l’une et l’autre. Où Clio a-t-elle donc passé la nuit pour avoir les vitres à ce point couvertes de poussière ? Quant à la conductrice, elle a regardé le plafond pendant des heures, cherchant l’air puisque que l’équipement de l’air conditionné ne rafraîchissait que l’espace entre la fenêtre et le rideau et que l’odeur des pieds des 13 478 clients précédents qu’exhalait la moquette du Grand Hôtel n’avait pas de vertu soporifique. Fatiguées donc et, au programme, elles ont l’ascension d’une montagne de 2150 mètres… pas grand-chose au vu de leur expérience commune certes, le seul problème c’est que la carte est muette sur la route menant au sommet et sur l’Adım Adım, le verdict est clair : köy yolu. Tremblez carcasses que vous soyez de métal ou de chair !

Oui, la köy yolu, une fois que vous en avez pris une, enfin… tenté d’en prendre une, ben vous êtes vaccinée, à vie. Soit vous avez des dons de cascadeuse et jugez que deux roues sur le solide et deux roues dans l’air est un petit exercice divertissant, soit vous avez un véhicule grenouillant ou kangourisant qui saute les obstacles, soit, le mieux, c’est le mulet, un bon et brave mulet. La conductrice a bien essayé tout à l’heure de lancer une incantation  (« Par les pouvoirs de l’abricot séché ! Par la puissance du tavuk sote ! hop ! hop ! Deviens mulet ! ») en pointant sa baguette magique sur Clio mais cette dernière s’est contentée de déverrouiller ses portières en clignotant des quatre feux. Ce n’était peut-être pas plus mal, au fond… la conductrice et le copilote à dos de mulet sur 100 km… hum…

Le LP dit qu’on y monte par une route goudronnée, on-quiditdhabitudedeschosessensées me dit de tenter le coup et le premier corbeau de la matinée vole de droite à gauche en criant trois fois, donc hardies mes grandes ! A l’assaut ! De quoi ? Du Nemrut Dağı… Il n’était pas prévu au programme celui-là. La conductrice le gardait au chaud comme appât pour un voyage ultérieur, mais le copilote a vu les têtes sur la couverture de l’Adım, les a revues sur une publicité de Turkish Airlines, et ayant constaté que le site n’était pas très éloigné du champ d’action défini, il a émis le souhait d’y aller.


Malatya, jeudi 22 juillet 2010, 7 h 30, 28 °. Clio se meut vers la sortie de la ville en direction d’Elaziğ alors que la conductrice constate avec soulagement qu’à cette heure matinale il y a nettement moins de piétons qui naissent sous les pneus que la veille dans l’après-midi.

Dépassé le monumental immeuble vitré du Turgut Özel Tip Merkezi, l’Inönü université et le village de Çiftlik, Clio vire à droite au panneau marron du Nemrut Dağı Milli Parkı 84 km. Elle traverse à vive allure les vergers d’abricotiers puis s’élève, vaillante, sur une route dont la largeur et la qualité de l’asphalte émerveillent la conductrice jusqu’à ce que les suspectes fumerolles à l’horizon ne rappellent tout le monde à la dure réalité des routes turques : travaux ! En altitude Clio se poudre le nez et ainsi maquillée descend au pas du patineur sur les gravillons noirs. A Pazarcık sa dernière possibilité de ravitaillement s’éloigne dans le rétroviseur mais la brave voiture, soulevant des nuages de poussières, plonge sans hésiter vers le lit, beaucoup trop large pour lui à cette saison, du Mollahan puis gambade sur l’asphalte sinueuse enfin revenue parmi des chênes verts, des robiniers rabougris et quelques conifères.


L’Adım Adım et la carte sont remisés sur la banquette arrière, les panneaux Nemrut Dağı jalonnent le parcours, un parcours dans de rouges vallées où l’eau sourd comme en témoignent les peupliers et plus encore le maïs. Passé le dernier village, un village sans nom, un village sur la route du Nemrut Dağı où les femmes battent le blé, la route devient soudain abrupte, se rétrécit, les poules nichent à nouveau dans l’asphalte, Clio ahane en seconde, en première même dans les virages. Elle se lance à l’assaut du ciel vers une montagne, invisible jusqu’à la dernière courbe où l’artificiel mamelon apparaît soudain, pile en face.

Nemrut Dağı, 22 juillet 2010, 10 h, 24 °. Garée à quelques dizaines de mètres de la terrasse est du complexe archéologique, Clio soupire, sa mission accomplie.

Le vent, violent, siffle. Des nuées d’hirondelles chassent. Et, si ce n’est le gardien, personne.


Ce que les populations ultérieures du lieu ont nommé le Mont Nemrod, du nom du roi de l’Ancien Testament fondateur du premier empire postérieur au Déluge, est un complexe funéraire. Le mausolée d’un roi de Commagène.

La Commagène fut un petit royaume hellénistique, entre Taurus et Euphrate, fertile, riche, qui dura quelques 200 ans, de 162 BC à 72 AD date de son incorporation à la romaine province de Syrie. Le souverain de plus grand relief en est Antiochos I, qui comme il trouvait son nom un peu succinct pour marquer les esprits et passer à la postérité y ajouta  les vocables de Théos Dikaios Epiphane Philoromaios Philhellène (divin, juste, illustre, ami des Romains et des Grecs). C’est lui qui est à l’origine de la conception et de la réalisation du complexe funéraire et religieux du Mont Nemrod : un tumulus d’éclats de roche blanche d’une cinquantaine de mètres de haut coiffant une montagne, entouré au nord, à l’est et à l’ouest de trois terrasses : lieux cultuels peuplés de monumentales statues de 8 mètres de haut représentant Antiochos lui-même entouré de ses dieux favoris des panthéons grec et perse au rang desquels il se plaçait. Antiochos voulait créer une nouvelle religion, Antiochos voulait que ce sanctuaire soit visible de tous les points de son royaume, Antiochos voulait être immortel.

La terrasse nord a disparu, les tremblements de terre ont décapité les statues, le vent et la pluie ont érodé leur calcaire qui devait briller sur toute la Commagène, creusant de rides profondes et douloureuses leurs divins visages. Vanité…

Mais quel panorama…

Quelle ampleur…

La terre montueuse de l’Anatolie marbrée de turquoise par les eaux des barrages se voile de brume, à perte de vue, alors que le vent, violent, siffle. Des nuées d’hirondelles chassent. Et, si ce n’est le gardien, personne.


Au retour, descendus jusqu’au premier village, un village sans nom, un village sur la route du Nemrut Dağı, je déguste une truite à peine sortie de l’eau en ayant une pensée émue et teintée de gratitude pour ce roi, ce petit roi d’un royaume éphémère, dont le rêve si commun d’immortalité, me poussant à dépasser mes réticences, nous aura attiré tout là-haut, dans le solitaire et vivifiant empire de l’éternel Eole… m’aura permis, tout au bout de la terrasse est, tournant le dos aux oeuvres humaines, appuyée au vent, d’éprouver l’impulsion de l’envol.

 

Télécharger « À l’assaut ! » au format PDF :

~ par aliteìa sur 7 février 2011.

2 Réponses to “A l’assaut !”

  1. Superbe description de l’ascension de ce site « magique » ! On s’y croit…
    Pensez-vous qu’il me serait possible de grimper au Nemrut en venant du Sud (Kahta), de passer la nuit là-haut, et de redescendre vers le Nord (Malatya), le tout avec un c-car de 7,5 m de long et de 2.35 m de large ?
    Je serai là-bas vers la mi-mai.
    Merci pour les renseignements.
    J-P Coïsson

  2. Merci pour le commentaire.
    Quant à la question posée, la réponse est on ne peut plus simple : c’est non. Le beau parking au terme de la route qui vient de Kahta, comme le parking tout de terre et de pierres qui conclut la route venant de Malatya sont tous deux des culs-de-sac. Ils sont séparés par le Nemrut, infranchissable.
    Bon voyage…

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