Erzurum havalimanı

Elle marche, très droite. Elle se grandit au maximum, profitant de l’aide bienvenue, indispensable même, de ses talons hauts qu’elle fait claquer dans le hall. Les boucles blondes de sa longue chevelure lui battent les reins, sa courte robe d’ étoffe fluide imprimée de petites fleurs virevolte autour de ses cuisses à la peau nue. Il marche, très droit, à côté d’elle. Il semble hissé par un fil invisible qui pend au plafond. Il faut dire que les semelles de ses gros godillots de militaire assortis à son uniforme, ne lui permettent pas de rivaliser avec les traîtres talons de la demoiselle, que s’il s’affaisse un instant, elle sera plus grande que lui. Il traîne une valise presque aussi volumineuse que lui. Ils se dirigent droit sur le comptoir du vol Sun Express pour Izmir. Permission ou vacances, la papillonnante petite robe imprimée va retrouver ses semblables, à l’Ouest.

Elle court de l’un à l’autre, du père à la mère, des sœurs aux frères adolescents. Ses ballerines rouges, coordonnées aux pois de son élégante robe au col de dentelle empesée, voltigent sans bruit sur le carrelage. Reflet juvénile de sa mère ceinte dans son terne imperméable et empâtée par l’âge mais dont le visage qui s’alourdit conserve des traces d’une indéniable beauté, elle s’active, figure enfantine au charme grave et inquiet. La troupe familiale se recompose dans la file des passagers s’apprêtant à faire l’enregistrement pour Izmir puis se décompose devant le tapis roulant du contrôle de « sécurité ». Restée avec ses parents, elle agite la main jusqu’à la disparition de ses ainés dans la salle d’embarquement puis se retourne vers la porte donnant sur cette steppe orientale où elle demeure, son gracieux visage ruisselant de larmes.

Un jeune homme passe, donnant le bras à… une aïeule d’après la démarche, enveloppée de noir. Seule femme aujourd’hui retranchée, disparue de l’espace public.

Elle aussi s’abstrait, à moins que ce ne soit dans son cas un moyen d’attirer l’attention, ou l’affirmation d’un statut. Toujours est-il que dans la lumière tamisée du hall, mademoiselle garde ses immenses lunettes de soleil dernier cri. Elle a soigné la mise en valeur de sa silhouette menue, pantalon moulant à la coupe impeccable, tee-shirt à manches longues adhérant, grande besace en cuir souple et clair, de très belle qualité, assortie aux chaussures et à la ceinture. Elle rayonne d’aisance et de conscience de la haute valeur qu’elle s’accorde. Que racontera-t-elle d’Erzurum, ce soir, dans un local à la mode de Beyoglu ?

Elle sanglote, hoquète,  lance des regards noyés de larmes et empreints d’une insondable détresse vers l’au-delà, vers avant le portique qu’elle a franchi pour pénétrer dans la salle d’embarquement du vol d’Istanbul. Ses mains triturent le mouchoir qu’elle martyrise dans son giron. Le petit a été refilé au jeune et fringuant époux qui, stoïque, ne gratifie ni sa femme, ni son rejeton du moindre regard. Peut-être regrette-t-il qu’il n’y ait pas le moindre miroir pour admirer la remarquable coordination des rayures argentées de sa chemise rappelant les boucles de même couleur de ses chaussures, dont la brillance du vernis se communique au tissu du pantalon ? L’hôtesse appelle, monsieur se lève, décidé, madame le suit, effondrée, le regard ne pouvant s’arracher de l’arrière, des siens, inconsolable de partir, loin, trop loin vers l’Ouest.

 

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~ par aliteìa sur 21 février 2011.

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