Putain de ville

Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. Céline aux confins de l’Anatolie ?

Il faisait bon ce matin-là à Kars, une douce lumière, une fraîcheur légère, une envie d’aller encore un peu flâner dans le marché tout proche… mais non ! il y avait le feu à la steppe et il avait fallu partir sur le champ, direction Ardahan, à mordre la poussière des travaux qui occultait le paysage.

Ah ! on l’espère, Artvin… il y a une éternité que la chlorophylle, là-haut,  à 2 650 m sur les hauteurs du col Geçidi, ne berce plus dans sa fraîcheur. On l’escompte,  Artvin, alors que l’asphalte fond et produit un bruit de succion tel que l’on ne sait plus si on est dans les gorges du Mansuret Çay ou prisonnier des sucs de quelque plante carnivore. On la désire, Artvin, les yeux rougis par une trop intense vigilance, les mains crispées par trop de virages, le dos en miettes, les jambes ankylosées…

Enfin… on l’espérait, on l’escomptait, on la désirait, parce qu’il y a une heure (après les six heures mises pour l’atteindre, d’une traite sans pause) que,  pour avoir idiotement confondu un dolmuş avec un poisson pilote et s’être perdu dans les faubourgs, l’on y tourne en rond. On aspire uniquement, vœu humble s’il en est,  à un simple panneau şehir merkezi, qui ne vient pas…

Mais chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur,

Et si la ville épouse docilement le paysage mais que celui-ci est particulièrement pentu ? La ville se dresse, debout. Artvin est un dédale à la verticale, vous avez beau vous approcher de la pente, là où la vue est dégagée sur le paysage environnant, vous ne voyez qu’une forêt compacte de toits en contrebas, qu’un mur en décrochements successifs au-dessus. Des dizaines de vains demi-tours… à suivre des lignes de niveaux qui ne mènent nulle part ailleurs qu’à des quartiers ternes et sans intérêt, qui se ressemblent tous à tel point qu’on ne se souvient plus si on y a déjà posé les pneus ou non. Le découragement nourri de trop intense fatigue menace de se muer en désespoir quand on débouche soudain par le plus grand des hasards ou par épuisement des voies de traverses dans une rue bordée d’immeubles identiques à ceux que l’on longe depuis une éternité mais qui abritent des hôtels ou des magasins ce qui laisse augurer la possibilité prochaine d’un salvateur asile.

tandis que celle-là, l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout…

New York peut-être mais… hum… comment dire… Artvin a mauvaise réputation. Le LP conseille deux hôtels décents, les autres faisant office de maisons de tolérance.  Artvin la sulfureuse ! Sur le papier, ça en jette…

Et dans la vraie vie ? Et dans les vraies rues ? Ah, oui, on peut, en cherchant bien, se faire des films sur le nom de certains hôtels… on peut aussi attribuer aux dégâts de la syphilis l’air hébété du jeune jandarm de garde sans doute en poste depuis des heures… on peut encore glisser un œil indiscret, au crépuscule, dans un local d’où s’échappe une musique dansante et voir une plantureuse dame dansant un slow avec un cavalier que sa large échine masque entièrement… on peut enfin généraliser le laconique et purement informatif « Ils baisent en face… » de PierAndrea fumant sa dernière cigarette de la journée à la fenêtre, en plongée sur celles de l’hôtel opposé, forcément vu la topographie de la ville…

En cherchant bien, peut-être surtout en imaginant beaucoup, on fera d’Artvin une ville sulfureuse.

Si on se contente de s’y promener le nez au vent tourbillonnant qui fait tourner la tête d’Ay Yildiz, on verra seulement une ville turque tout ce qu’il y a de plus habituel. Les mêmes magasins de vêtements ou de chaussures dont les marchandises débordent sur le trottoir, les mêmes pâtisseries exposant leurs douceurs crémeuses, dégoulinantes, rutilantes, les mêmes armuriers, les mêmes bureaux vendant des billets de bus pour Partoutenturquie, les mêmes boucheries, le même magasin d’électroménager Arςelik… sa seule originalité finalement ce sont les photos des traditionnels combats de taureaux qui se sont déroulés dans la région quelques semaines auparavant tapissant encore la vitrine du photographe.

Une ville turque tout ce qu’il y a de plus habituel, mais debout.

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~ par aliteìa sur 25 février 2011.

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