11’e 10 kala, destins croisés.

Istanbul au printemps, ou en automne ; en tous cas une Istanbul de ciel clair et d’atmosphère paisible, de cheveux dans le vent devant les quais de Karaköy et d’attente sur une chaise d’écolier devant l’immeuble Emniyet. Istanbul de poussière aussi ; poussières des collections invraisemblables de vieux Mithat Bey, qui passe ses journées à quérir dans les kiosques de la ville et chez les antiquaires des journaux, des livres, des pendules, des bouteilles de vodka, des tickets de tombola usagers, toujours en double.

L’appartement de Mithat Bey est si encombré que l’on s’y déplace avec peine, entre les piles de journaux des années 50 à aujourd’hui, entre les petits papiers et tous les objets quotidiens que l’occupant des lieux conserve précieusement et compulsivement. Sa femme a abandonné le navire depuis longtemps, délaissée pour les collections. Le vieux fou ne dérangerait que ses poumons, que l’asthme menace au fil des années passées dans les papiers anciens et sans aération, si, au motif plus ou moins légitime de la menace des séismes sur la ville d’Istanbul, les copropriétaires ne s’étaient mis en tête de raser l’immeuble pour le reconstruire sous forme d’un complexe luxueux, et surtout profitable. Or, comme les collections ne sont pas déplaçables, c’est pour Mithat Bey une catastrophe, qu’il choisit de combattre en ne quittant plus les lieux, attendant d’un pied ferme les services municipaux, mandés pour s’enquérir de la surcharge des dalles de béton.

kadikoy

L’autre personnage, l’autre pôle du récit, c’est Ali ; Ali a dépassé la trentaine, et est venu de Çorum, où sont restées mère, femme et fille, pour loger dans l’appartement de l’entresol de la résidence, celui dont, comme c’est si souvent le cas à Istanbul, les seules fenêtres affleurent derrière des barreau d’acier au niveau du trottoir. Le soir, seul devant son assiette de soupe, il appelle sa femme, cause un instant avec sa fille, et rêve tout haut à une petite famille qui quitterait les leblebis pour des kumpirs à Ortaköy. Mais pour ça il faut un appartement, et donc un meilleur emploi.

Terrorisé par la perspective de la venue des services municipaux pour l’expulser avec la bénédiction du voisinage, le vieux collectionneur confie au jeune gardien le soin de courir la ville pour acheter tout ce qu’il aime entasser, et ce sera pour Ali l’occasion de s’imaginer dans une meilleure vie, avec sa famille, dans un nouveau logement ; pour ce faire, les fonds seront détournés, des éléments de la collection chapardés et revendus.

Cette course dans la ville, chez les antiquaires, les bouquinistes, les marchands de montre  de pacotille du passage souterrain d’Eminönü, sera pour Ali la clé de son indépendance ; les visites dans les bibliothèques lui feront comprendre que sa juste place est de devenir le modeste fonctionnaire chargé jusqu’à la retraite de la bonne marche de la photocopieuse, et il postulera avec succès, pataud, encravaté et satisfait sur la photo d’identité de son dossier d’embauche.

Un soir, le vieil homme sera, définitivement seul.

11’e 10 kala est un film de Pelin Esmer, présenté à de nombreux festivals en 2009 et 2010, d’Ankara à Abu Dhabi, de Tromsö à Adana.

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~ par dolasadolasa sur 29 mars 2011.

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