Histoire d’eaux.

Eau de Borjomi

Borjomi, bien qu’à seulement deux heures et demie de Tbilisi, n’est pas vraiment en Géorgie, la ville blottie au cœur du Petit Caucase ferait presque même figure d’exception dans le paysage géorgien.

Au pays des supras, Borjomi tire sa fierté et sa réputation…. d’une eau minérale. Et pas n’importe quelle eau minérale : l’eau de Borjomi.

Elle aurait été utilisée dans l’Antiquité, avant de tomber dans l’oubli jusqu’à l’arrivée des troupes tsaristes au XIX° siècle, qui redécouvrent la source de cette eau volcanique à laquelle les médecins attribuent d’étonnantes propriétés curatives. Dès les années 1830, les premiers bains apparaissent et lorsque la fille du vice-roi du Caucase Yevgeni Golovin, Yekaterina, retrouve la santé après un séjour thermal à Borjomi, le succès de la toute jeune station est assuré, porté par la haute aristocratie russe qui s’y presse, pour les vertus curatives de la source et sans doute plus encore par souci d’être là où il faut être, de tenir leur rang. On y allait aux bains, soigner quelque affection de peau, de foie ou d’étiquette.

Borjomi : la source Yekaterinsky et la première usine de mise en bouteillesEn 1850 est créé la parc des eaux, autour de la source principale qui coule à une quarantaine de degrés au pied des montagnes, à laquelle on donne le nom de la fille de Golovin ; ce trésor est désormais protégé par une structure de fer et de verre dans un pur style Art Nouveau. Son successeur poursuit l’œuvre et Borjomi devient une station thermale très prisée de l’empire, la « perle du Caucase » qui se couvre de bains et de datchas, accueille la fine fleur de l’aristocratie jusqu’à l’entourage direct du tsar. À la fin du siècle, celle-ci se regroupe dans le ghetto de Likani, à deux kilomètres de la source, autour du palais de style néo-maure construit par le frère de Nicolas II en même temps que sortait de terre la première usine de mise en bouteille de ce breuvage miraculeux, à l’entrée du parc, aujourd’hui dévolue à un café internet.

Mais qu’a donc cette eau pour avoir suscité un tel engouement, la migration estivale de la haute-société de Moscou et de Pétersbourg, belles élégantes déambulant sous leurs ombrelles susurrant sûrement à l’oreille l’une de l’autre « – Regardez ! Là, n’est-ce point Tchékhov ? Ah, ce cher Anton ! – Je pense bien ma chère amie. Savez-vous qu’on le dit atteint de phtisie ? Et ici ne voyez-vous donc pas Tchaïkovski ? Étiez-vous donc au Mariinsky lors de la première de La Belle au Bois Dormant ?  » pendant que bombait sûrement le torse d’un quelconque médaillé dont l’histoire n’aura pas retenu le nom.

Elle est proprement infecte, l’eau de Borjomi, surtout bue chaude à sa source, expérience désastreuse où l’on regrette de n’avoir pas préféré tenter la chacha en plein soleil. Horriblement minéralisée, chargée en sel au-delà du supportable (1), c’est une boisson que l’on accepte éventuellement si la soif est telle qu’il n’est plus question de faire la difficile et si elle est servi très fraîche. Les amateurs d’eau pétillante seraient bien avisés de préférer la Likani, plus légère et bien moins chère (certes, il faut savoir que cette eau gazeuse buvable a un coût, en l’occurrence ‘un tiers du prix de la bouteille de Likani est reversé au Fonds du Patriarcat Géorgien qui se donne comme mission rien moins que la « protection des intérêts nationaux géorgiens »…(2))

Non, Borjomi n’est pas en Géorgie, Borjomi n’est pas la Géorgie.

Il semble que la principale propriété deEau de Borjomi l’eau de Borjomi soit d’être un remède efficace contre les gueules de bois. Sans doute est-ce là l’explication de sa réussite, même si je m’interroge : l’eau de Borjomi contre l’excès d’alcool est-elle un soin ou une prévention ? Calme-t-elle le mal de crâne ou agit-elle comme une menace, « si tu forces sur la vodka, au réveil un verre de Borjomi tu boiras » ?

Borjomi réintègrerait-elle le giron national ?

Quoi qu’il en soit, contre rhumatismes ou lendemains qui déchantent,   l’eau de Borjomi jouit d’un succès fou, si fou qu’elle a permis à la ville de traverser les régimes sans trop souffrir : à Likani, les datchas de l’aristocratie impériale ont été reconverties en sanatoriums de luxe pour les apparatchiks soviétiques puis en villas pour la bonne société de Tbilisi ; quant au palais d’été des Romanov, il a pu accueillir Staline sans que celui-ci n’attrape de boutons au contact de cet héritage tsariste, avant de  devenir une résidence estivale du président géorgien. De fait, en plein été, il est impossible de flâner parmi ces datchas d’un autre âge, la ville d’eaux au charme que l’on imagine suranné est protégée par un haut mur de béton et des grillages envahis par le lierre.

De l’eau au pays de la chacha, du monde qui se montre au pays des lourds rideaux derrière lesquels on se cache, Borjomi n’est pas en Géorgie, Borjomi n’est pas la Géorgie.

À travers les régimes, Borjomi est restée cette station de montagne, ce lieu de villégiature qui ne vit que quelques mois par an, seule concurrence crédible à la riviera de la mer Noire . La ville est une fête foraine permanente, rires d’enfants, trains fantômes et vendeurs de barbapapas, bidons de plastique en guise d’artisanat local dans la rue qui mène au parc et à la source, terrasses qui hurlent les deux tubes de l’été en boucle (3) qui tentent de couvrir les voix des candidats au verre curatif de Borjomi, et office du tourisme dans une cage de verre, qui tentent de masquer les façades décaties, les balcons de bois qui s’effondrent et les immeubles des années 50 aux façades défraîchies, le bureau de poste qui n’a sans doute pas changé depuis Staline, dont le téléphone ne mène nulle part, sûrement pas de l’autre côté de la rivière et encore moins aux bureaux de Turkish Airlines, de Géorgie ou d’ailleurs.

Non, décidément, Borjomi n’est pas en Géorgie, Borjomi n’est pas la Géorgie.

Eau de Borjomi

Pour compléter la visite, petite promenade dans le Parc des eaux, dans les clairs sous-bois à la flore clairsemée où serpente la Borjomula.

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Notes :

(1) L’eau de Borjomi : composition (mg/l). Eau de Borjomi (↑retour au texte)
Ca2+ : 20-150
Mg2+ : 20-150
K+ : 15-45
Na+ : 1 000-2 000
HCO3 : 3 500-5 000
Cl : 250-500
SO42- : <10

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(2) Un grand classique de la région que d’associer étroitement boisson aux propriétés curatives et dons ; pour la Turquie, c’est le cas par exemple du couple eau d’Afyon-Croissant Rouge. (↑ retour au texte)

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(3) Ambiances sonores à Borjomi, à écouter de la première bière tirée jusqu’au dernier fût vidé, le volume allant bien sûr crescendo, seconde vie des années disco dans le Caucase :

ambiance 1ambiance 2ambiance 3.

Ces deux jours d’août 2010, il était vain d’espérer entendre autre chose, jusqu’au cœur de la nuit. C’est ambiance, Borjomi, non ?… ( ↑retour au texte)

Eau de Borjomi (étiquette)

Télécharger « Histoires d’eaux » au format PDF :

~ par Emmanuelle sur 30 mai 2011.

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