01

On ne s’en rend pas forcément compte immédiatement. L’évidence tarde même, et déboule subrepticement à la faveur d’une queue de poisson plus que hasardeuse quelque part sur une route de l’est, un ralentissement qui se mue en conduite du dimanche, une accélération soudaine au moment où  l’on se déporte sur la gauche pour doubler, nouveau ralentissement, nouvelle accélération, nouveau dépassement qui fait frémir tout ce qu’il y a d’humain dans les parages.

Et l’évidence surgit, qui tient en deux chiffres au début d’une plaque minéralogique : « 01 ».

J’étais prévenue, mais l’expérience ne permet pas toujours de vérifier la théorie. Parfois si : mais oui, bien sûr, cet handicapé du volant, le seul à pouvoir faire de la concurrence aux cars iraniens dans le concours de la conduite la plus dangereuse, est immatriculé « 01 », forcément. Adana. Et en quelques secondes les kilomètres déjà parcourus défilent dans l’autre sens.

Adana, le seul endroit qui jusque-là était pénible à rouler. La 2×3 voies au milieu des immeubles, sous les panneaux indiquant Alep et Gaziantep, qui ressemblait plus à un circuit de Formule 1 qu’à une autoroute périphérique, une progression crispée parmi des Fangio qui n’en ont pas le talent, un tourbillon de couleurs qui fusent de toutes parts, étourdissant, après des journées où rouler n’était que plaisir.

Et, à la sortie de la ville, à la faveur d’une pause cigarette, les prémisses d’une explication qui surgissent tout aussi violemment que l’évidence de la queue de poisson à l’est : la portière s’ouvre sur une atmosphère qui rendrait fou l’homme le plus sage ; la température doit être proche de 40°C mais surtout l’air est si saturé d’humidité que jamais plus je ne me plaindrai des lourds étés continentaux, de ces mois d’août synonymes de supplice où l’on veille tard pour cueillir un semblant de fraîcheur éphémère.

L’été à Adana, c’est un entraînement à qui veut s’aventurer au fin fond de la forêt amazonienne, cela ne fait pas l’ombre d’un doute.

Il était encore assez tôt lors de cette découverte, assez tôt pour tenter de fuir cet enfer et faire étape ailleurs, aucun ailleurs ne pouvant être pire qu’Adana, me semblait-il.

Le Taurus glissait dans la pénombre, lorsque Osmaniye s’annonçait sur les panneaux, entre chien et loup. Va pour Osmaniye, l’essentiel est d’avoir échappé à Adana.

Osmaniye climatisation hôtel

Une petite chambre d’un hôtel miteux ; la climatisation crache une insupportable odeur d’humidité qui se mêle à la tout aussi désagréable odeur de tabac froid qui imprègne tous les tissus, mais elle ne rafraîchit pas, le sommeil tarde à venir sous le regard d’un Atatürk de calendrier, presque de taille réelle ; à quatre heure du matin, il faisait encore 33°C dans la chambre, sûrement autant à l’extérieur : l’étuve d’Adana a un rayon d’action très large.

Au petit matin, l’infâme nescafé au lait n’arrangeant rien, une humeur à embrocher le premier malotru venu – à la mode d’Adana, bien sûr – achève l’expérience, valide la théorie et suggère que l’air d’Adana, outre qu’il rend fou, pousse à avoir la main très lourde sur les épices, qui montent rapidement au nez. Sûre qu’Adana aurait passionné  Montesquieu….

Osmaniye

Par chance, pas de malotru ce jour là, juste l’agréable amertume d’un thé, la douceur de mûres blanches dans la quiétude de Yesemek.

route vers Yesemek

Plus qu’aux travaux, plus qu’aux chiens qui vous courent après avec une énergie rageuse, plus qu’aux cars iraniens qui ne craignent plus rien après avoir été à Urfa, prenez garde, sur les routes turques, aux voitures immatriculées « 01 » : pied au plancher, mettre le plus de distance entre elles et vous.

Télécharger « 01 » au format PDF :

~ par Emmanuelle sur 9 juin 2011.

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