Le désesboire géorgien.

Il n’y a pas d’heure pour boire en Géorgie. Tout comme il n’y a pas de limites.

La Géorgie, c’est une sortie le soir au restaurant, salle immense, où sont rassemblés des amis et des familles. Ces fameux « supras » où chacun est censé exercer son éloquence et sa finesse d’esprit. Effectivement on peut alors se remémorer des lectures classiques et l’idée que l’on se fait des banquets antiques. Pourtant aucun fait philosophique n’émane plus de ces beuveries depuis plus de deux mille ans. Et encore seul Platon me reste en mémoire. Comment, en effet, finesse d’esprit et discours intelligent resisteraient à la dissolution dans le vin servi à répétition au rythme imposé par le tamada, ce maître de cérémonie incontournable de tout banquet ?

C’est une autre fois, où on m’aura fait vider quelques verres avec un amphitryon qui porte des toasts des plus nationalistes où il affirme sans demi-mesure qu’on ne peut faire confiance ni aux Arméniens, ni aux Grecs. J’en conclu que j’ai bien de la chance d’être Français !

Aucune limite dans la démesure. C’est, au restaurant, la famille qui fête l’anniversaire du jeune homme à qui l’on sert verre sur verre. Il n’a sans doute pas plus de vingt ans, Le visage en fête, les habits quelques peu froissés, le cheveu fou, les gestes mal assurés et l’équilibre de plus en plus précaire: c’est sûr, dans deux heures au plus il sera plié en deux, expurgeant le trop absorbé.

La démesure, c’est aussi dans le volume sonore, soit de la parole et des conversations de chacun, car l’important est de bien représenter sa personne sa famille et son pays, soit avec une sono crachant une musique tonitruante qui dépasse le seuil de la douleur. Quelque soit la qualité de la mélodie, comment y éprouver un plaisir ?

C’est aussi la table garnie au restaurant, où au fur et à mesure des toasts portés, des airs de musique endiablés et des danses vigoureuses, l’ambiance montant, alors, bizarrement (mais pour qui ? nul ne semble s’offusquer), quelques femmes iront parfois de tables en tables, certaines remarquablement court vêtues, liant conversation avec des inconnus d’il y a quelques heures. L’alcool excuse tout, la tradition en étant le prétexte. Où est donc resté l’image de bienséance morale qui m’avait parue quelque peu surannée les premières fois où je suis allé en Géorgie?

Qui peut prétendre avoir résisté longtemps à de tels traitements ? C’est pour moi aussi, un trou noir où je n’ai aucun souvenir du train de nuit Batumi Tbilisi. On m’y aura porté, j’aurai sans doute chuté car les douleurs du lendemain ne furent pas qu’à la tête. Pas de doute, j’étais tombé dans un piège amical, copieusement fourni en chacha. « C’est du bon, il est fait à la maison ». Oui, c’est sans doute vrai, mais qu’y a-t-il de bon à se réveiller le lendemain pour descendre du train la bouche pâteuse, les jambes sans force et la tête encore embrumée dans les vapeurs d’alcool ? Et puis alors vint le chemin du retour à la maison, un trajet en taxi où j’eus la présence d’esprit de taper sur l’épaule du chauffeur pour le faire arrêter. Et là, tableau glorieux au petit matin sur le pont de la reine Tamar: dans le caniveau, je dégorgeai tripes et boyaux.

En Géorgie il n’est pas de relation sociale sans toasts répétés. Et là bien sûr, les excès inévitables amèneront des situations lamentables. C’est par exemple cette maisonnée où vivent trois générations: la grand-mère, ses deux filles et les petits -enfants. La maman, sans ressource financière, le ventre empli d’un futur bébé géorgien, explique que son mari est parti avec une autre. La chose serait banale, sans les paroles de la petite fille parlant de son « tsudi mama » (mauvais papa).

Ou alors dans une autre ex-famille, la femme, divorcée, continue d’éponger les dettes que son mari a faites au jeu. Celui-ci, amateur de fête, de boisson, de filles légères et de casino, occasionnellement bagarreur, n’hésitera pas à faire scandale aux yeux de tous alors qu’il sort d’un supra (et donc passablement éméché), fournissant ainsi un spectacle sans doute édifiant à ses deux garçons. Ainsi se forge donc l’éducation des jeunes.

Alors puisque c’est comme ça, après plusieurs années, je vais laisser là la Géorgie dans ses querelles interminables, sa recherche de prestige. Rien n’a changé depuis le voyage de Chardin au 17ème siècle. Pas de doute pour moi, ils ne mériteront jamais ce drapeau européen qui est pourtant si fièrement arboré en duo avec le drapeau national sur chaque bâtiment officiel. Ainsi à cours d’antidrepresseurs, j’irai me faire voir chez les enturbannés (ainsi désigne-t-on péjorativement parfois les Turcs). Là au moins, je sais que je retrouverai un sens partagé de l’humanité. Même si je ne suis pas musulman, n’ayant plus aucun attrait ni pour les boissons alcoolisées et n’ayant jamais aimé fumé, on m’attribuera des vertus que je ne mérite pas, et je passerai alors quasiment pour un saint.

Télécharger « Le désesboire géorgien » au format PDF :

~ par morskoul sur 12 juin 2011.