Fenêtre sur Cumhuriyet Caddesi

Chaque ville turque doit avoir la sienne, cette grande artère que le touriste fraichement débarqué cherche souvent, son guide tout neuf et encore pimpant lui signalant que là se trouvent des hébergements satisfaisants. Perdu dans le chaos, il entreprend un autochtone qu’il espère secourable et lui articule soigneusement sous le nez l’objet de sa convoitise du moment : KOU-ME-OU-RI-YETTE  KA-DAI-SI LU-TE-FEUNE. Il constate alors avec dépit la profonde incompréhension assortie de la manifeste désolation de ne pouvoir lui rendre service qui se peint sur le visage de son interlocuteur (l’est pas du coin ou quoi ?!). La tentative se répète en vain, le frisson d’angoisse de se trouver inexplicablement dans une cité dont pas un seul résident ne foule les trottoirs, une cité où ne se meuvent que des hommes qui lui sont étrangers, tend à s’incruster quand l’ange gardien qui jusque là piquait un somme place soudain notre touriste égaré et de plus en plus inquiet en présence d’un expert local en voyageurs paumés et pas dégourdis, expert local dont la bouche se fend d’un large sourire lui soulevant les coins de la moustache et qui vous reprend « DJOUMHOURIYET DJADDESSI ». Ah bon, d’accord, oui …

Erzurum ne déroge pas à la règle : son Avenue de la République se situe dans la partie haute de la ville, la circulation y est dense, les commerces s’ouvrent sur ses larges trottoirs ombragés. Sur ses rives, ou à proximité immédiate, se trouvent à peu près tous les monuments que mentionne le guide désormais bien poussiéreux.

D’Ouest en Est : la délicate Yakutiye Medresi  étayée d’échafaudages au milieu de son terrain vague en face duquel, sur le trottoir opposé, se trouve un très, très, très bon restaurant (un repas hors d’heure dans une vaste salle déserte, une visite dans d’immenses cuisines pour choisir les mets, et la jubilation des papilles), puis Lala Paşa Cami, la 4397° à moins que ce ne soit la 5231° œuvre de Sinan. Quelques dizaines de mètres en contrebas, on pénètre dans le Taşhan, le marché aux pierres noires, à l’obsidienne d’Erzurum où s’alignent les boutiques des joailliers. En revenant sur la Cumhuriyet, on trouve ensuite la vieille mosquée, l’Ulu Cami datant du XII° siècle, en face part la petite voie qui mène à la forteresse, et enfin LA star d’Erzurum, la Cifte Minareli Medrese, l’école aux minarets jumeaux, derrière laquelle on peut accéder aux Uç Kümbetler, les trois tombes.

Il pleut sur Erzurum. Une pluie violente, une pluie d’orage. Les pneus de Clio patinaient tout à l’heure dans des torrents jaunâtres qui avaient envahi la chaussée, les essuie-glaces ne pouvaient lutter contre les flots qui se déversaient sur le pare-brise, mais je savais où était la Cumhuriyet Caddesi et son Esadaş otel.

La télé enchaine des téléfilms plus noirs que le ciel qui plombe l’horizon. Les dramatiques obstacles à l’amour tourmentent visiblement les âmes des acteurs.

Papa et son fiston aiment la même femme, blonde éthérée aux cils papillonnants, et lorsque maman découvre la photo de la blonde dans le secrétaire de papa et lui demande des comptes, papa lui flanque une torgnole qui la catapulte presque jusqu’à Mars ; mais, ouf ! ça finit bien. On a eu vraiment peur que la blonde, désespérée, ne se jette dans un précipice (elle court drôlement vite dans la neige avec ses bottes en cuir !) après avoir embrassé d’un ultime regard tragique les cieux muets et indifférents mais papa et fiston enfin réconciliés se sont lancés à sa poursuite, l’ont atteinte avant l’instant fatal et fiston l’a tendrement enlacée sous le regard bienveillant de papa résigné et ne souhaitant plus que le bonheur des tourtereaux rrrrrrrroucoulants.

Un beau gosse à la voiture sportive, mais mauvais garçon, trafiquant dans l’alcool et véloce de la gâchette, renié par ses parents humbles et honnêtes, s’entiche d’une jeune chanteuse, ingénue et ondulante des hanches, à la famille nombreuse qui veut le ramener dans le droit chemin. Il lui lance des regards plus pénétrants tu meurs, et hop je te fascine, plan fixe de 5 minutes où vous avez le temps de dénombrer les poils de la moustache fournie… un poil, deux poils, trois poils …  huit cent dix-huit poils, huit cent dix-neuf poils… fffff…

Et par la fenêtre, le spectacle sera-t-il plus mobile ?

A la faveur d’une accalmie les … Erzurumais, Erzurumiotes, Erzurumiens sont sortis et arpentent les trottoirs miroitants.

On dit la ville austère, traditionaliste, presque intégriste, elle a une réputation incertaine qui m’avait poussée à l’éviter lors de mon premier voyage seule dans la région…

Ce genre d’appréhension dont on sourit une fois qu’on y est. Elle a un aspect rude, oui, amarrée comme elle l’est sur son haut plateau d’altitude mais il n’y a pas vraiment à Erzurum plus de femmes voilées de noir qu’ailleurs, bien moins qu’à Eyüp en tout cas, et aucun barbu acariâtre animé de velléités sanguinaires ne nous a assassinés du regard. La ville compte une abondante population étudiante vêtue de l’uniforme planétaire unisex : jean, polo, blouson, foulard coloré en option pour mademoiselle. Des élégantes que l’on imagine déjà installée dans la vie, pourvues de famille, foulent le pavé de leurs chaussures à talons dont le cuir s’assortit à celui du sac. Ces messieurs rentrent du travail…

La seule figure énigmatique, rencontrée uniquement à Erzurum, est ces … j’allais écrire vieilles, mais comment savoir puisqu’elles disparaissent entièrement sous leur toile de jute, qu’on ne leur voit pas un centimètre carré de peau ? Ces mendiantes qui tendent vers vous lorsque vous leur passez à côté leurs mains gantées de noir.

Un sursaut, comme d’habitude, et un soulagement, cette fois : ce ne peut être à moi que s’adresse à cet instant le mégaphone de la voiture de Polis qui patrouille pour choper aussitôt sur le fait l’automobiliste contrevenant. J’ignore combien elles sont dans les grandes villes turques, mais sans aucun doute nombreuses : je n’ai jamais eu le temps de faire tranquillement les manœuvres pour me garer en stationnement interdit sans les voir débarquer et me brailler leur mécontentement. Pas question de tenter le « fait accompli – ni vu ni connu », le délogement est immédiat.

Dzzzzzooooinnnnnng Dzzzzzooooinnnnnng Dzzzzzooooinnnnnng… Mais c’est quoi, ça ?!? Il est quelle heure ?!? Un rapide coup d’œil à la montre répond 1 heure du mat à la deuxième question, quant à la première il suffit de s’accouder à la fenêtre : en pleine nuit, des employés municipaux (?) massacrent à la tronçonneuse tous les arbres de l’avenue, descellent les pavés du trottoir. Erzurum accueillera cet hiver les universiades et il n’y a pas une nuit à perdre…  Ces arbres que vous devinez sur les photos n’existent plus, les trottoirs de la Cumhurriyet Caddesi d’Erzurum ne sont plus ombragés.

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~ par aliteìa sur 16 juin 2011.

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