Pourquoi les vaches regardent-elles (presque) toutes dans la même direction ?

Kars. En savourant la douceur d’une fin d’après-midi anatolienne dans la tranquillité d’un jardin de thé agréablement ombragé, délicieusement envahi par les herbes folles, la pensée flânant vaguement dans le film du jour décrypte enfin l’anodin, interprète ce qui aurait pu, dû être un signe : dès le matin, la journée s’était annoncée vache.

Oui, vache, lorsque la voiture quittant pour quelques heures la ville vers un nulle part indéterminé avait été stoppée net par une agitation que je n’imaginais pas possible, que je la découvrai maculée un peu plus qu’avant en quittant l’habitacle pour un bourbier qui ne devait rien à l’orage de l’avant-veille, partout ailleurs déjà séché ; il n’était que ou était-il déjà 9 heures sur cette artère embouteillée de bus, de dolmuş, de taxis, de véhicules de la polis qui tentait de faire la circulation dans une Kars aux airs de campagne, grosses bottes s’enfonçant dans une boue bouseuse, bovins conduits par des enfants le long de la route ou montés dans les bétaillères alors que sur la place du marché se déroulaient les dernières transactions et ne restaient déjà plus, comme hors de cette animation , que quelques vaches aux flancs fatigués, quelques veaux alignés bien sagement qui n’avaient pas trouvé acquéreur.

Alors la suite aurait pu, aurait dû,  être évidente : c’était une journée vache qui se profilait à l’horizon de la steppe.

Kars : le marché aux bestiaux Kars : le marché aux bestiaux Kars : le marché aux bestiaux Kars : le marché aux bestiaux #04

Kars : le marché aux bestiaux.

steppeÀ la sortie septentrionale de la ville, la steppe se déroule, fraîche et tendre sous un ciel laiteux parcouru de moutonneux nuages ; herbe verte et fleurs couvrent le haut-plateau rebondi et doux entre Kars et Susuz, et qui au-delà de cette ville-carrefour se prolonge jusqu’au Çıldır Gölü, jusqu’à Kurtkale, jusqu’aux première scrêtes du piémont caucasien perdues dans l’horizon, herbe de plus en plus verte, fleurs de plus en plus nombreuses.

Au nord de Susuz, en poursuivant vers Ardahan, le paysage se fait plus dramatique, les collines au trait plus sec et à l’herbe moins gourmande sont séparées par de profondes entailles, gorges et failles qui découpent le plateau, au fond desquelles coulent ruisseaux et rivières.

cascade de Susuz

Au quatrième virage après les dernières maisons, invisible depuis la route poussiéreuse et bruyante des travaux, une cascade anonyme, haute cataracte gonflée de petits rus qui rient dans la prairie spongieuse. Elle ne m’était pas complètement inconnue, cette cascade, elle posait  timide sur le dépliant touristique un peu flou affiché dans le hall de l’hôtel sans vraiment indiquer comment la trouver. Une fois n’est pas coutume et l’endroit est proprement  magnifique, la cascade et le silence, la steppe et le plateau bien plus impressionnants que sur cette vieille photo censée promouvoir les intérêts de la région – certes, il n’y avait pas de gros cœur rouge dans le coin gauche, ni de « Enjoy Turkey » dans le coin droit,  là sans doute est la différence – . À la place de Tortum, je me ferais du souci, voici bien une cascade et un cadre qui pourraient lui voler la vedette si l’envie leur en prenait. Ce serait vache, reste à savoir pour laquelle.

Environs de Susuz : steppe et Allahuekber DağlarıDe l’autre côté de ces collines au travers desquelles roule le Kederlikaya, le relief est moins accidenté, sans perdre pourtant de sa superbe. Bosses plus molles, plus rondes, moins hautes, la steppe ondule en des verts plus pâles, plus gris, émaillés des blonds des foins déjà faits. La route au sud de Susuz traverse des étendues désertes plus rudes, plus sévères, plus sauvages qui courent jusqu’aux Allahuekber Dağları qui s’élèvent mille mètres au-dessus de la plaine.

Une route de terre et de cailloux serpente rouge, glisse doucement dans un vallon aux pentes douces qui vont se noyer dans un petit lac aux eaux transparentes, le Aygır Gölü.

L’écrin est agréable, un petit vent vient faire jouer les brins d’herbe et froisser la surface du lac où paresse une barque. Oh, ce n’est pas un de ces endroits où l’on se baigne, non, la transparence de l’onde découvrant un fond pas très ragoûtant, et les vaguelettes venant s’éteindre sur des bouses, le ressac rythmant la danse de grosses mouches qui maudissent sans doute la légère brise qui les dérange dans leur occupation principale.

Non, le Aygır Gölü ne se prête pas à ce genre de fantaisie, mais pour une fois le pain, le kaşar et le peynir, le paquet de tuktus ne seront pas grignotés en route ni même simplement posés sur le capot ; un peu en hauteur, un peu éloignés des bouses lacustres et bourdonnantes, le Aygır Gölü invite à la pause champêtre, à tenter un semblant de piknik, à simplement se laisser envelopper par l’atmosphère délicate d’une Anatolie de rudesse et de douceur en se laissant entraîner par la course des nuages.

…C’est beau, non ? Bucolique, magnifique, idyllique, somptueux, et je sens bien qu’à la lecture de cette emphase vous êtes tenté de vous précipiter sur votre Atlas pour trouver ce fameux Aygır Gölü, cet Eden que le ministère du Tourisme a oublié d’estampiller (Adım Adım 2008, p.51, B4). L’histoire pourrait s’arrêter là, après-midi en bord de lac, dans un nulle part au milieu de la steppe, un thé au retour à Kars pour clore l’escapade. Mais petit retour en arrière.

Une journée vache, oui, et qui dit vache dit bouse comme celles qui s’étalent dans et autour du lac, et de la même façon qui dit bouse dit vache.

Allongée dans l’herbe (non, le lien avec les bovidés ne réside pas dans le fait que je me serais couchée par mégarde sur une bouse, c’eût été drôle peut-être, mais un peu trop facile), les boucles chatouillant le visage, le temps pourrait filer tranquillement et silencieusement jusqu’au soir., au rythme des nuages qui vont s’accrocher aux montagnes Mais non. Soudain un bruit sourd , un bruit que l’on n’entend pas mais que l’on ressent dans le dos, qui parcourt la colonne et agite la moelle épinière. Un bruit sourd qui emplit l’espace, un bourdonnement qui s’amplifie au fil des secondes puis stoppe net. Un bruit étrange, la terre en train de trembler, et un réflexe : se redresser et scruter les alentours…

Au sommet de la colline au milieu de laquelle nous sommes installés, un troupeau de vaches s’est rassemblé, arrêté, presque menaçant en attendant le signal. Juste le temps de faire la relation entre le bruit palpable et le troupeau, pas le temps de tirer les conclusions entre le troupeau, le bruit, et l’ordinaire d’un troupeau qui se déplace paisiblement sans faire trembler la terre, que le troupeau s’élance en direction du lac, et sur sa trajectoire, il y a… nous. Le quart de seconde qui aurait pu achever la réflexion précédente a été consacré à un réflexe : dégager, déguerpir, libérer l’accès au lac de notre présence importune., abandonner pain, kaşar, peynir et tuktus à la fureur qui vient de se déchaîner. Voir Kars et mourir, peut-être, mais piétinée par des ruminants, il ne faudrait pas exagérer quand même.

Le troupeau dévale la pente sous des regards ahuris, devant des esprits qui retrouvés s’inquiètent du devenir de leur chair si les kangals venaient à penser que nous étions une famille d’ursinés en embuscade. Les vaches, parmi lesquelles se sont perdus quelques moutons bien plus paisibles, terminent leur course dans le lac, les chiens sont bien trop occupés à discipliner le troupeau pour se soucier de notre présence ; c’est tout de même rassurée que je vois se profiler au sommet de la colline les silhouettes des bergers. Les vaches redevenues sages regardent presque toutes dans la même direction, celle de la route, celle où les bergers installent leur abri entre deux cairns, ou celle que tout simplement l’une a choisie au hasard et que les autres suivent par mimétisme, hormis deux ou trois anti-conformistes notoires.

La charge des vaches, Aygır Gölü

Je peux assurer aux amateurs de films grand spectacle que les bisons de Kevin Costner ou les Rohirim de Peter Jackson, même à les regarder sur écran géant et en dolby-stéréo, c’est du cinéma à côté d’un troupeau de vaches anatoliennes assoiffées. Certes, elles n’étaient pas si nombreuses que ça, finalement, et la scène transcrite sur pellicule serait franchement ridicule, assurément, mais dans le feu de leur charge épique, difficile d’imaginer une cinquantaine de braves Marguerite à l’œil doux et humide machouillant l’herbe en regardant passer le Doğu Ekspresi.

Récupérer les affaires qui par chance ont survécu à l’attaque, achever le piknik. Le Aygır Gölü fournit une explication à la réputation du kaşar de Kars : il est fait avec du lait de vaches qui courent, ça change tout.

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~ par Emmanuelle sur 20 juin 2011.

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