C’est un joli nom, camarade…..

 

Gyumri, un dimanche matin. Le seul endroit un peu vivant est la gare routière. Marchands de linoleum, de tuyaux, de plaques d’aluminium, de sacs de ciment et de matériaux de construction en tout genre, marteleurs, vendeurs de pain et de cigarettes, de baignoires, brouettes, seaux en plastique et serpillières, tout ce petit monde s’agite tranquillement entre les flaques, entre trottoirs de béton et terre battue.

Gyumri : gare routière

Gyumri, sa gare routière, et…. son cordonnier.

Dans la fuite, il s’agit de repérer le plus rapidement possible le bus ou la marchroutkas qui franchira la frontière dans les heures qui viennent, en évitant les chauffeurs de taxi qui se jetteront sur vous à la moindre hésitation, tentant de vous faire croire que le voyage dans leur véhicule sera moins cher et plus rapide qu’en transport collectif, surtout si le transport collectif en question est un vieux bus jaune à gaz, à la suspension renvoyée au cimetière des souvenirs depuis belle lurette. Qu’importe, pas question, plus question d’avoir à faire à un taxi driver arménien, même si le coût est un voyage chaotique et inconfortable, long à n’en plus finir. Rapidement payer les places au chauffeur du bus, ce qui le transforme immédiatement en cerbère dès que ces appétits voraces s’approchent un peu trop près de son véhicule.

Il faut désormais attendre. Le départ est prévu pour 10 heures, mais la foule ne se presse pas.

Cigarette.

Un homme sans âge s’approche. Ratatiné, édenté, il sort de sa cahute qui d’après l’enseigne est celle d’un cordonnier. Ce sont pourtant des fils électriques qui sont en cet instant sur son engin de métal.

Me sort un discours qui ressemble bien à une leçon de morale sur les méfaits du tabac, continue son palabre sur un mode qui a le don de me sentir transformée en tas de chair pas trop avariée encore. Quand est-ce qu’il va démarrer, ce [censuré] de bus ? Soupir….

Et soudain, lasse, je réponds à ce qui semble être LA question, celle qui habituellement est la première posée, politesse ou tentative d’engager la conversation : le pays d’où je viens. Et là, stupeur, c’est Noël au mois d’août….

« Bonjour camarade ! », accompagné d’un pas de danse, « Bonjour camarade ! » encore et encore, virevoltant, entre deux poignées de mains qui me donnent l’impression, à la fin de chacune, de sortir d’un parcours de montagnes russes. Aznavour, bien sûr, mais désormais c’est Ferrat que j’aurai dans la tête…. Le petit vieux au chapeau de feutre, installé dans le bus jaune à destination d’Akhaltsikhe s’y met lui aussi. « Bonjour camarade ! »…..

Enfin le bus s’ébroue, au revoir camarade, cordonnier ou non ; nouvelles montagnes russes au démarrage, il file – toussote serait plus juste – à travers la steppe du Shirak, dans ces paysages familiers de les avoir tant parcourus l’été précédent, de l’autre côté.

Arménie : steppe du Shirak

Il n’y a pas grand’monde à quitter l’Arménie ce dimanche, et on peut prendre un semblant d’aise dans cet antique autobus.

poste-frontière de Bavra (Arménie/Géorgie)11h30, la frontière, au milieu de nulle part. Enfin. Passage rapide. Au loin, par-delà les collines qui soudainement paraissent plus vertes, il doit y avoir Kurtkale, son château et ses oies, ses chemins de rouille. Retour en Géorgie. On croit pouvoir repartir vite fait, traverser ces mêmes villages aux maisons à demi-enterrées, aux toits couverts d’herbes folles, entourées des murets de brique de bouse. Mais c’est sans compter sur le camarade au chapeau de feutre, sans compter sur le changement d’avis des douaniers qui avaient laissé tout ce beau monde regagner sans encombre l’autobus jaune, pour replonger dans le ronronnement du voyage.

Oui, soudainement, le sac en plastique du camarade posait problème. Discussion, médiation du chauffeur, et voilà que tout l’équipage se met à parlementer. En vain. Le p’tit vieux au chapeau de feutre devra abandonner là son sachet de plastique rose, dont je ne saurai jamais le contenu. En voiture tout le monde, la route jusqu’à Akhaltsikhe est encore longue.

Je m’attends un silence pesant. Silence il y eut, sur quelques centaines de mètres. Et soudain, un éclat de rire sonore secoue le bus. Le camarade au chapeau de feutre l’a initié, l’équipage l’a imité, pour un peu on imaginerait un orchestre sorti de nulle part, un film à la Kusturica, une valse endiablée dans l’allée entre les sièges, à l’arrière entre la banquette et la roue de secours. Le voyage, si silencieux à travers la steppe arménienne, devient fête dans les prairies géorgiennes, on entend résonner l’accordéon et la pandura, le duduk et le violon ; les anciens s’amusent de leurs défaites, s’enorgueillissent de leurs victoires ; les plus jeunes sourient, puis rient. C’est un joli nom, camarade…..

village géorgien

Route vers AkhaltsikheNinotsminda, premier gros bourg géorgien après la frontière. Le chauffeur livre les tomates à une femme qui attendait sur le bas-côté. Le p’tit vieux au chapeau de feutre descend, suivi de presque tous les acteurs de cette farce. Montent d’autres gens pour renouveler la chevauchée. Silence. Visages rubiconds, yeux vides d’un enfant qui fixent le vague que lui seul atteint. Silence. Plus rien ne viendra le troubler à travers monts et vallées jusqu’à Akhaltsikhe. Retour en Géorgie.

Vieux bus à gaz (Gyumri)

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~ par Emmanuelle sur 25 juin 2011.

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