Le rêveur sur le pont.

De Savur à Hasankeyf

Le décor est scénique. Une falaise ambrée, une barre minérale sur laquelle a fondu le soleil de l’été anatolien, veines de miel dans la roche mésopotamienne. Face à elle, des collines plus douces, dans ces mêmes tons de canicule. Et entre les deux, prenant presque tout l’espace qui les sépare, les eaux vertes du Tigre, un pont de fer, et quatre piles de pierre…

Hasankeyf, un décor scénique et quatre piles d’un pont qui a fait le tour du monde, Hasankeyf un symbole qui confisque la surprise lorsque les gorges et les palais desséchés dans la poussière du sud sur la longue route de Mardin à Tatvan, ayant déjà oublié la douceur savoureuse de Savur pourtant si proche, s’impatientaient d’un nouveau thé en même temps que le réservoir de la Clio revendiquait expressément pitance, les trois stations précédentes ayant invariablement affiché leur pénurie.

Petite bourgade en bord de Tigre, lieu de villégiature des habitants aisés de l’industrieuse Batman, Hasankeyf est menacée par la construction du barrage d’Ilisu, le plus important du GAP qui sur le papier engloutirait la cité riche de vestiges, des traces du Néolithique au village troglodytique, du pont seljoukide à la citadelle ayyoubide qui seule parviendrait à surnager quelques temps, jusqu’à ce que l’érosion ne la plonge elle aussi dans les eaux du lac de retenue. en même temps que les quelques deux cents sites de cette extrémité du Croissant fertile mis à jour dans l’urgence. Le précédent de Zeugma a propulsé Hasankeyf sous les feux des projecteurs, mobilisant associations et institutions pour dénoncer le drame qui se trame qui pour certains est patrimonial, culturel, ethnographique, social, politique, économique ou écologique, et évidemment de tout cela, tant le dossier est complexe. Je ne m’y hasarderai donc pas d’autant que ce jour de juillet  la montée vers la citadelle me rappelait que traînaient encore sous mes semelles les 38,2°C de la Commagène, que j’avais un peu trop rapidement cru avoir semés sur la route d’Urfa à Mardin, bref, de quoi simplement souhaiter un thé, un peu de fraîcheur et de repos avant de poursuivre la route.

Hasankeyf, la carte postale

Hasankeyf, au-delà de ce cri lancé à la communauté internationale, était ce jour d’été, en égocentrisme assumé, un ensemble de paillotes où les familles se reposaient dans des coussins colorés, des chaises de plastique où elles se désaltéraient, les pieds dans l’eau et la tête à l’ombre ; des enfants qui riaient dans les éclaboussures, sept oies qui se laissaient porter par le courant qui les ramenaient vers la rive, des mamans qui souriantes et amusées décidaient de concert de ne pas résister à la fraîcheur du fleuve, des jeunes gens qui prétextaient une pêche miraculeuse pour s’échanger quelques clins d’œil convenus, des troupeaux de vaches qui sur la berge opposée avalaient le Tigre.

Au-delà d’Hasankeyf, je pense à l’homme, sûrement un heureux homme, qui s’est installé dans la première pile du vieux pont sur la rive gauche du Tigre, les quelques mètres du tablier qui ont ont su traverser les siècles lui offrant une terrasse avec vue imprenable, une proue faisant office de chambre à coucher les trop chaudes nuits d’été. Où ira-t-il ?

Hasankeyf, le rêveur sur le pont

Hasankeyf, dans une pause estivale, au-delà du symbole militant et de la carte postale affublée d’un gros cœur dans le coin gauche, loin de tout extraordinaire, offre un fugitif et frais sourire dans un étouffant décor fauve.

Le Tigre, en amont d'Hasankeyf

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~ par Emmanuelle sur 2 juillet 2011.

4 Réponses to “Le rêveur sur le pont.”

  1. merci pour ce témoignage , dans quelques jours nous y passerons , nous sommes prévenues , il fait chaud…..mais si pleines d’espoir de découvrir ces lieux dont nous avons rêvé depuis si longtemps. Anne

  2. Bonsoir Anne,

    Merci pour votre commentaire… :)
    Oui, il fera chaud, très chaud peut-être….
    Mais c’est une chaleur plutôt sèche, gérable et donc supportable, à mon sens.
    N’hésitez pas à vous baigner dans le Tigre, pour vous rafraîchir. Prévoyez simplement des vêtements pour cela (T-Shirt et bas tirant vers le long que vous ne craignez pas d’abimer dans les eaux du fleuve et qui sèchent rapidement si vous reprenez la route peu après), pour ne pas choquer ni déranger les familles et découvrir les bains alatürka.

    Hasankeyf : bain alatürka

    Beau voyage….
    Emmanuelle

  3. Merci Maltepe,j’ai sorti le maillot de bain du sac.
    Juste un petit renseignement, si vous pouvez,; connaissez-vous le ferry qui traverse l’Euphrate , près de Siverek, est-ce un bon plan pour rejoindre Dyarbakir au Nemrud ? Merci pour cette aide. Anne.

  4. Bonjour Anne,

    Je ne vais malheureusement pas vous être d’un grand secours, n’ayant pas effectué ce parcours.
    Cependant, il semble fonctionner (voir par exemple http://www.roxanephoto.com/blog/2002/06/kahta-mardin/ ou http://kapatita.blogspot.com/2011/04/arsameia-de-nymphaios.html), a priori au nord de Siverek, vers Bucak (voir l’extrait de l'Adım Adım

    Je pense que c’est à tenter et une option plus intéressante et plus sympa que de contourner le lac pour atteindre Kahta ou de remonter jusqu’à Malatya (les autres sites du Nemrut Dağı Milli Parkı sont sur le versant sud).
    Partez tôt de Diyarbakır…

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