La fille de la Corne d’Or.

La Fille de la Corne d’Or de Kurban Saïd en main, la première chose qui s’impose est de faire disparaître l’abominable et kitchissime jaquette, caricature de tous les fantasmes occidentaux dès que la Sublime Porte s’annonce au seuil de leur imaginaire, et d’espérer avec force qu’il n’y a là qu’une faute de goût de la part d’un éditeur un peu racoleur.

La seconde chose est d’éviter de lire les extraits de critiques étatsuniennes, et de ne pas céder à l’habitude de lire les préfaces. Qu’il est énervant à la longue de lire Kurban Saïd être une Cassandre, annonçant dans ses romans tous les maux du XX° siècle, prophétiser un choc des civilisations qui, paraît-il a eu lieu.

La troisième chose, assez naturellement, est de lire le roman.

L’histoire, donc. 1928. Asiadeh Anbari , jeune fille de l’aristocratie ottomane, étudie la philologie turque comparée à Berlin, où elle vit avec son père Ahmed Pacha, ancien dignitaire ottoman en exil. La fine et glaçante pluie d’Unter den Linden la transperce d’un frisson amoureux lorsque le docteur Hassa lui diagnostique une angine ; Alexander Hassa qui aurait pu s’appeler Hassanovic et vivre en pieux musulman à Sarajevo si une histoire de vengeance n’avait pas précipité son aïeul sur le route de Vienne et du christianisme, Hassa, divorcé de Marion partie avec Fritz, le collègue coureur de jupons qui retourne  penaud et contrit dans les jupons de sa virago de femme dès que celle-ci pointe son nez de perroquet, plantant Marion sans ménagement. Mais cela n’est pas suffisant pour la fille de la Corne d’Or, en plus d’être un peu court pour en faire un roman.

Il faut donc que la belle Asiadeh ait été promise depuis son plus jeune âge au prince Abdul-Karim, qui noie la chute de l’empire Ottoman dans l’alcool des hôtels new-yorkais et écrit des scenarii médiocres entre deux bouteilles et deux migraines, qu’il signe de sa nouvelle identité. Voilà, maintenant il y a de la matière. Asiadeh décide d’écrire au prince, lui demandant s’il revendique sa fiancée ou la délie de l’engagement pris par leurs parents dans son palais du Bosphore. Son Altesse estimant que rien n’est plus précieux qu’une bonne bouteille de whisky, Asiadeh et Hassa se marient, partent en voyage de noces à travers les Balkans et s’installent à Vienne. Mais voilà qu’un jour Abdul-Karim perce sous le passeport au nom de John Rolland, avec le souhait impérieux de prendre ce qui lui avait été promis, de récupérer son dû. Il part à Vienne, essuie le refus de la belle, part en Libye, cesse de boire et passe ses journées de mosquée en mosquée, de tapis de prière à tapis de prière. Prise entre deux amours, son devoir d’épouse et son devoir envers son prince, elle entreprend de solder le premier en ramenant Marion dans les bras d’Hassa, histoire d’assumer le second sans avoir failli au premier Les Européens avec les Européens, les Asiatiques avec les Asiatiques, l’église et la mosquée à nouveau au milieu du village, en somme.

Après 330 pages, la quatrième chose à faire est de refermer ce livre,  et accessoirement de se demander si c’est vraiment le même homme qui a pu écrire Ali et Nino et La Fille de la Corne d’Or.

L’histoire est insipide, sentimentalisme pas loin des romans de gare, quand Ali et Nino étaient emportés en toute pudeur et discrétion dans la tourmente caucasienne, personnages centraux mais ni exclusifs ni hypertrophiés ; on y respirait le vent de la Caspienne, des montagnes et de la steppe ; ici, on étouffe dans l’appartement et les cafés viennois, les hôtels autrichiens ou new-yorkais, suffoque dans le Tyrol. Les personnages sont caricaturaux, caricaturés, écho à la photographie fanée de Paul Poiret qui orne la jaquette et qui finalement était très bien choisie. Les caractères sont tranchés, nets, les âmes transparentes, les personnages antipathiques. Kurban Saïd a beau nous faire voyager entre Berlin, Vienne, Belgrade, Sarajevo, Dubrovnik, Cetinje, New-York, Rabat, Tripoli, Ghadamès, l’issue était évidente dès le début et l’on s’ennuie merveilleusement tout du long.

Quant au fond, on se prend soudainement de sympathie pour ce pauvre John Rolland, perdu dans son transatlantique, aux prises avec un excès de whisky et un vent de force 11. Les critiques et les éditeurs de Kurban Saïd répètent à l’envi que cet auteur si étrange, à la vie plus romanesque que ses propres livres, développe dans toute son œuvre les thèmes qui lui sont chers, avec une obsessionnelle récurrence : l’Orient et l’Occident comme deux mondes qui s’opposent, incompatibles, qui ne peuvent se rencontrer ; un fossé infranchissable entre civilisation et sauvagerie, alors autant en prendre acte et que chacun reste de son côté. Avec Ali et Nino, je me demandais si j’avais lu le même livre qu’eux ; avec La Fille de la Corne d’Or, clairement oui. Je ne partageais pas leur point de vue, maintenant c’est leur enthousiasme qui m’est étranger. On a beau replacer l’homme et l’œuvre dans leur contexte d’écriture, cela ne suffit pas à apaiser ce goût désagréable d’une humanité minable, un peu plus minable dans ses moitiés orientale et féminine qu’occidentale et masculine d’ailleurs, sur quoi on préfère ne pas épiloguer.

Reste une écriture fluide et limpide, la pluie berlinoise, l’aube d’une plaine bosnienne, la Spree et Baščaršija, le souvenir du Bosphore et de la steppe anatolienne. C’est un peu court.

D’un Kurban Saïd à l’autre…

De l’ivresse à la gueule de bois….

Kurban Saïd, La fille de la Corne d’Or, Paris, Buchet/Chastel, 2006.

Télécharger « La fille de la Corne d’Or » au format PDF :

~ par Emmanuelle sur 7 juillet 2011.

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