Rien que le soleil qui poudroie, et l’herbe qui jaunoit.

Il n’y a que deux endroits en Géorgie où l’on peut embrasser à en perdre haleine les immensités vides , les steppes qui renaissent de l’autre côté du Petit Caucase et qui cette fois s’épanouissent sans le moindre obstacle jusqu’à la mer Caspienne, loin, encore si loin, mais jamais encore aussi proche.

Le premier est le Parc National Vashlovani, à l’extrémité orientale du pays, un nom qui ne dit rien à personne, à moins que l’on ne dévoile son attraction, qui ne ramène quand même aucun touriste ni aucun voyageur : son léopard. Mais pour la steppe des confins orientaux de la Kakhétie, pour cette steppe naissante à travers laquelle est dessinée une frontière, il faut une arme, une botte secrète, tout ce que l’esprit pourrait imaginer pour faire ciller les grands yeux bleus de l’administratrice du parc, qui ne tient pas du tout à ce que vous alliez traîner par là ; même le jeu de charme d’un jeune hollandais ne parviendra pas à la faire rougir, ni à lui faire incliner le regard en même temps que se relèveraient légèrement les commissures des lèvres qui signeraient la victoire. Cette steppe-ci est inaccessible, mais c’est une autre histoire.

Le second endroit est beaucoup plus classique, inscrit dans tous les guides de voyages, une excursion depuis Tbilisi.

David Gareja, son monastère à l’histoire conflictuelle, à la frontière sud-est, là où l’on glisse de la steppe géorgienne à la steppe azérie, attire effectivement les foules, mais à l’aune du tourisme en Géorgie, autant dire que cela reste raisonnable. On y vient pour le monastère, et pour les cellules troglodytiques d’Odabno creusées dans la falaise. Mais pas pour la steppe.

Si Vashlovani a son léopard, David Gareja n’est pas en reste : le lieu est paraît-il infesté de serpents, dans des proportions qui justifieraient mises en garde réitérées et conseils de prudence répétés à l’envi.

À choisir, je préfèrerais les griffes du fauve que les écailles d’un tigre rampant.

On peut aussi faire le choix de rire de ce qui pourrait être de l’exagération, les serpents de David Gareja, sans doute à cause de leurs écailles, prenant un petit air de sardine marseillaise. Mais ce petit matin, au moment de quitter Telavi, ces modes d’emploi des serpents de David Gareja formulés maints et maints fois jusqu’à point d’heure au milieu d’autres sujets, de cendriers débordant de Comet, d’anchois séchés et de suluguni, de carafes de mauvais vin blanc et de bières ukrainiennes entrecoupés de Terviseks et de Gaumardgos à tout et contre n’importe quoi, ce petit guide de survie flotte entre réel et irréel, hésitant entre le sérieux et la blague noyés dans la même nuit trop courte.

Le trajet est triste, et silencieux.

La plaine piquée de vignes lentement s’efface, la distance entre les villages s’accroit. Peu à peu, le vide et l’absence s’imposent. Les herbes sèches, brûlées par le soleil, se substituent aux ceps, le relief si vert commence doucement à jaunir.

Le silence s’épaissit, mélange subtil entre le poids des souvenirs, des traces laissées derrière soi et la légèreté de ce qui se dessine. Il s’impose de lui-même, sans coup de force, dans ces plissements qui se façonnent entre douceur et rugosité, entre prairies dans la canicule d’un désert qui ne dit pas son nom et roches qui affleurent, ocres, miel, pourpres, amarantes. Noces simples et admirables, inversion des symboles, le végétal s’essouffle, la froideur minéral se chauffe de couleurs fauves.

Juste laisser le paysage défiler indéfiniment , aux frontières du pays, vers un monastère dont on s’en fiche éperdument, si ce n’était l’écrin dans lequel il se posait.

David, notre chauffeur depuis trois jours, se gare, nous indique le chemin escarpé à prendre pour la balade, et quitte son air affable pour nous mettre en garde contre… les serpents. C’était donc bien sérieux, cette histoire de reptiles….

La pente est raide, glissante sur ses premières dizaines de mètres du sable qu’aucun caillou ne retient. Rien à l’horizon qui ferait office de repère encourageant, la crête ne se rapproche pas. Surtout, il y a ce terrible soleil géorgien, qui cogne à rendre fou, et un seul arbre au feuillage clairsemé en guise de havre où se reposer un instant dans cette interminable montée. Enfin… Si tant est qu’il est reposant de rester debout, à taper du pied pour maintenir à distance ces bestioles qu’on imagine tapies partout, dans les herbes hautes et sous les roches, et pourquoi pas dans les branches sous lesquelles on marque une pause, tiens !

Reprise de la marche, en grommelant qu’on ne m’y reprendra pas, que la prochaine fois je ferai dix fois de suite l’ascension du Canigou à cloche-pied plutôt qu’un mètre de plus dans cette fournaise hostile.

Enfin la crête, ligne chauve éblouissante ; de là, le sentier file vers la gauche à flanc de falaise, protégé du vent, bordé de roses trémières d’un jaune très pâle ; frêle trait vertigineux qui conduit à une petite chapelle au bout de la crête, en longeant les grottes d’Odabno, certaines encore ornées de leurs fresques.

Trois cents mètres plus bas, les premières herbes azéries irisent une cuvette coincée entre deux plissements, amplifiant la sensation de vertige en tordant l’horizon. Au loin, au-delà de la seconde crête,les reflets scintillants du réservoir de Gara Yaz, le désert d’Azerbaïdjan qui se déroule plein sud, jusqu’au ciel que la chaleur décolore, transparence éthérée. La mauvaise humeur passagère abdique  dans l’instant cédant au silence, seule expression possible, seule réponse imaginable face à la puissance de l’immensité qui se dévoile.

Retour à la voiture, départ en direction de Tbilisi en longeant la frontière, traversant la steppe qui s’embrase dans le soleil rasant, qui s’illumine une dernière fois avant que la route ne plonge vers la plaine grise et fumante, vers les usines de Rustavi. Et sans avoir vu le moindre serpent, pas même une exuvie.

Quelques fleurs des steppes de Kakhétie, pour poursuivre la flânerie.

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~ par Emmanuelle sur 13 juillet 2011.

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