Ali et Nino.

Une histoire d’amour, Ali et Nino ? Peut-être… Mais le roman de Kurban Saïd est bien loin d’être un Roméo et Juliette caucasien comme se plaisent à dire les critiques sans que l’on sache si l’illustre référence est un honneur ou l’expression d’une supériorité condescendante, et n’a même pas grand-chose à voir avec les histoires de familles shakespeariennes si ce n’est que l’histoire finit mal.

S’il fallait se plier à cet exercice comparatif, aussi peu pertinent et nécessaire fusse-t-il, Ali et Nino serait plus proche de la Matière de Bretagne, quelque part entre le Tristan de Béroul, et les neuf volumes du  Lancelot en prose, pour le souffle épique qui entraîne ses personnages, pour les jours heureux perdus dans la vie frustre et cachée des montagnes du Daguestan proches des épisodes arthuriens de la forêt du Morrois (Tristan et Iseut) et de la Joyeuse Garde (Lancelot et Guenièvre). Mais c’est bien inutile.

Baku, vers 1913. Ali khan Schirwanschir, jeune aristocrate chiite descendant d’une noble et glorieuse famille perse, et Nino Piriani, fille d’un riche commerçant géorgien, et chrétien,  sur le point d’être anobli par le pouvoir tsariste, s’aiment tendrement depuis leurs douze ans, depuis le temps où Ali, caché sous les bancs du Lycée Sainte-Tamar soufflait à Nino les réponses à ses problèmes de trigonométrie.

Vint l’été 1914, les 18 ans et le baccalauréat d’Ali, la déclaration de guerre de Nicolas II, mais Baku est loin du front et la vie continue d’y couler paisiblement, la Caspienne reste de plomb, le pétrole n’a pas cessé de suinter sur les rivages de Bibi-Eibat, le désert continue de poudrer gris aux portes de la ville, et les deux jeunes gens se fiancent avec la bénédiction de leurs familles, même s’il a fallu faire un peu appel à Nachacharjan, l’ami arménien, et à ses ruses, pour dissiper les quelques inquiétudes du père Piriani, qui s’essoufflent dans les perspectives enthousiasmantes que représente une telle alliance en des temps si troublés. Bref, tout va pour le mieux pour les amoureux de Baku, et Kurban Saïd fait un joli pied de nez à ceux qui se seraient attendus, à la lecture du quatrième de couverture à un choc des civilisations, Orient contre Occident, Asie contre Europe, Islam contre Christianisme : nous sommes dans le Caucase, en Azerbaïdjan, où ces considérations n’ont pas de sens.

Tout bascule un soir où Ali est retenu auprès de son père, dans les salons où la fortune de Baku discute de la guerre et des alliances. Nachacharjan enlève Nino selon les ancestrales traditions caucasiennes. Course-poursuite dans la nuit entre une automobile qui peine sur les routes cahoteuses du pays et le légendaire cheval du Karabagh emprunté à un général. Meurtre dans des buissons, déshonneur des familles qui appelle à verser davantage de sang. Ali est envoyé dans les montagnes du Daguestan autant pour sa convalescence que pour être soustrait à la fureur du clan Nachacharjan que tout Baku dirige vers de possibles pistes perses. Nino le rejoint dans le Caucase, ils se marient, passent des mois heureux dans une vie simple et frustre. Les premières bourrasques de la Révolution Russe atteignent la Transcaucasie, le pouvoir est désorganisé, et les Nachacharjan ont regagné leurs fiefs avec des soucis plus urgents que de laver l’honneur de leur clan. Ali et Nino regagnent Baku, y construisent leur nouveau nid autrement plus douillet que leur aul caucasien, mais pour peu de temps : la ville est prise par les Bolchéviks, les familles Schirwanschir et Piriani se replient dans les palais de Téhéran, où le parfum des roses n’empêche ni Nino de faner, ni Ali d’en désespérer. Baku, prise par les Turcs, la Caspienne peut enfin se naviguer dans l’autre sens. L’Azerbaïdjan devient République Démocratique d’Azerbaïdjan, Ali et Nino reçoivent chez eux ambassadeurs et officiers, une enfant naît. Été champêtre dans la propriété de Gandscha (Gəncə), arrêté brutalement par l’arrivée de l’Armée Rouge : Nino et l' »objet » Tamar sont conduites dans le trains pour Tiflis, Ali prend les armes et tombe peu avant la République sur le pont où était tombé son ancêtre. Fin.

Voilà pour l’histoire d’Ali et Nino. Une histoire d’amour qui finit mal comme en général il en existe tant d’autres. Une histoire qui pourrait être rédhibitoire, mais par chance, Kurban Saïd trempe sa plume dans une encre qui ignore la guimauve, la fait courir sur des pages qui n’ont pas en filigrane les portées écrites pour des violons qui geignent. Pas de mièvrerie ni de pathos qui dégoulinent dans ce texte et c’est heureux.

Mais ce n’est qu’une trame du livre, un drame classique que les romanciers tissent sur une autre trame narrative tout aussi classique, celle de ces années transcaucasiennes entre le déclenchement de la Première Guerre Mondiale et l’intégration de la région dans le giron soviétique, entre éclatement des empires, appétits turcs et bolchéviques, aspirations nationales et rêves d’une Fédération des peuples du Caucase, dans la steppe azérie, le gris désert d’Abşeron autant que dans les montagnes arméniennes ou la côte de la mer Noire (Zerian, Tchiladze).

Ali et Nino, fondamentalement, est autre chose : un voyage dans la culture du Caucase et plus encore le roman d’une ville, Baku.

Le roman s’ouvre sur une leçon de géographie dans le Lycée russe où Ali prépare son baccalauréat, avec une question qui ne cessera d’être posée tout au long de l’histoire : l’Azerbaïdjan, la Transcaucasie en général et Baku en particulier sont-ils en Europe ou en Asie ?

Et dans la barbe de ces vieux professeurs de Moscou ou de Saint-Pétersbourg pour qui la mutation à Baku est vécue comme une pénible punition, le discours est nécessairement simple et l’avis tranché, les aires géographiques recouvrant des réalités strictement opposées l’une à l’autre, et Baku, de part sa situation particulière, peut choisir, peut encore choisir : Europe ou Asie, Occident ou Orient, christianisme ou islam, couteau et fourchette ou trois doigts de la main droite, Tchaïkovsky ou les rubayats perses, le droit positif ou la charî’a, les autoroutes ou les chemins de terre, les femmes voilées et enfermées dans des harems ou les élégantes qui brillent dans les salons, le désert ou la forêt et les terres cultivées, bref,l’Europe ou l’Asie comme paradigme de la civilisation ou de la barbarie. *

Crâneur, Ali leur dira choisir l’Asie, Nino lui répondra Europe. On pourrait s’arrêter là, et lire dans Ali et Nino un dialogue permanent entre deux cultures que tout opposerait, une Trancaucasie comme un pont entre Europe et Asie ou plus souvent comme un fossé infranchissable. Mais ce serait passer à côté de l’essentiel : Ali n’a pas choisi l’Asie, Nino n’a pas choisi l’Europe, Ali a choisi Nino et Nino a choisi Ali. Ils renonceront à Paris où Ali  désespérerait probablement autant que Nino désespérait à Téhéran, ils choisiront le Caucase, où un jeune chiite peut être instruit dans le temple du savoir impérial et orthodoxe, où une jeune chrétienne sait danser à merveille la Prière de Schamil, où l’on enlève les jeunes filles quelle que soit la religion de l’un ou de l’autre, où tous, chrétiens et musulmans, Azéris, Arméniens et Géorgiens  se retrouvaient autour du tamada dans une clairière du Karabagh.

Paresses sur les toits de la vieille ville, flâneries rêveuses sur la Promenade, rendez-vous dans les jardins du Gouverneur. Kurban Saïd nous guide dans les rues de Baku, dédale de ruelles adossées à la vénérable citadelle, où chantent d’une voix brisée les fous et résonne le timbre du muezzin ; riches demeures de la ville nouvelle, celle de Nobel et des magnats du pétrole qui ont accouru à Baku en ce début de XX° siècle sentant sur le rivage de Bibi Heilat l’odeur d’une fortune assurée. Le ciel de Baku s’emplit de rubayats et des cordes du saz qui se mêlent à une valse de Tchaïkovsky, à un opéra de Gounod, de la brise marine enveloppant la Tour de la Jeune Fille qui se mêle à la poussière du désert s’engouffrant par la Porte des Loups . L’altérité comme identité d’une ville.

Pour peu que l’on parvienne à écrire l’historique des noms des rues à travers les époques de la ville, le roman offre un parcours urbain plutôt complet, un itinéraire pour découvrir Baku, une promenade littéraire sur les traces d’Ali et Nino.

Kurban Saïd, Ali et Nino, Paris, NiL, 2002, 341 p.

1ère édition : Leela Ehrenfels, Ali und Nino, Vienne, E.P. Tal & Co Verlag, 1937.

*   Pour cette lecture de Kurban Saïd, voir La Fille de la Corne d’Or. ( ↑ retour)

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~ par Emmanuelle sur 17 juillet 2011.

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