Moscou-Istanbul : Çay Ekspresi.

Moscou, Place Pouchkine. Il attend sous l’horloge, près de la statue du poète. Bien sûr, il est très en avance, mais que ferait-il d’autre qu’attendre, aujourd’hui ? Pourquoi ne viendrait-il pas dès le matin conjurer son angoisse ? Viendra-t-elle ?

Le thé coule du samovar fumant derrière les vitres embuées de l’hiver moscovite, se découvre rouge sang dans les verres, sous les tonnelles printanières d’un jardin de thé qui s’ouvre sur le Bosphore. Comme souvent, par un simple geste il nous entraîne à travers l’Europe, comme toujours pour revenir – non, il n’aimerait pas – pour aller à Istanbul.

Je me suis souvenu d’Istanbul et des thés rouge sang que nous buvions au Jardin-du-Paradis, attablés dans un coin discret. En contrebas, la tour de Léandre était tout blanche. Les bateaux circulaient dans les deux sens, la mer roulait ses flots devant la pointe du Sérail.

N. Gürsel,  Les lapins du Commandant, 1997.

Le Jardin-du-Paradis….

Le temps y file à l’allure de ces bonheurs qui ne peuvent être qu’éphémères, trop vite, trop vite pour espérer les retenir, trop vite pour penser à leur fugacité, trop vite pour que l’amertume puisse d’avance s’y inviter, elle viendra assez tôt, assez vite. Bavardages et rêveries, silences et tendresse, rires et joies qui disparaissent dans la mélancolie de la fin du jour.

Moscou, Place Pouchkine. Il attend sous l’horloge, près de la statue du poète. L’heure va bientôt sonner. Viendra-t-elle ? Le lecteur ne le saura pas.

Istanbul, Kadiköy Iskelesi, 09h45. Il ne viendra pas. Aucun vapur ne fait la traversée Kadiköy-Kabataş le dimanche. Quinze minutes à l’horloge, puis la traversée jusqu’à Beşiktaş.

Hayarpaşa

Le Jardin-du-Paradis est quelque part entre le Bosphore et la Place Taksim, un peu en hauteur, là où l’on embrasse du même regard la tour de Léandre, la pointe du Sérail et le ballet maritime.

L’indication est bien maigre, et point de Lapins dans un sac qui m’auraient rappelé le nom de ce quartier, à la sonorité proche d’Haydarpaşa. Hayarpaşa,Yazpaşa ? Ayazpaşa….

Du quai de Beşiktaş, marcher au plus près des murs pour bénéficier de leur ombre. Se désaltérer d’un thé trop clair à côté de Dolmabahçe, presque les pieds dans l’eau, puis monter jusqu’à Taksim, en pleine effervescence en ces temps de référendum. S’engager quelques mètres sur Istiklal Cad., prendre au hasard une ruelle à gauche, et flâner selon l’envie et l’ombre, selon surtout le panorama que l’on imagine ou non depuis l’espace que l’on devine entre deux habitations, un peu plus loin.

Le quartier est calme, trop calme, rues pavées sans accroc bordées de lauriers-roses en pots, façades fraîchement badigeonnées, colorées, rideaux derrières des fenêtres bien ajustées, immeubles modernes, immaculés, aux larges terrasses. Aucune fausse note dans ce tableau appliqué que rien ne vient troubler, pas même un chat, pas même un rire d’enfant. Et encore moins la musique d’un thé qui coulerait rouge sang, accompagnée de cornes de brume. D’ailleurs, il devient difficile, au fil de la descente, de l’imaginer encore. Depuis 1983 le quartier a dû bien changer, et le Jardin-du-Paradis sans doute n’existe-t-il  plus si tant est qu’il ait existé un jour ailleurs que sous la plume d’un écrivain.

Istanbul : Cihanğir Istanbul : Cihanğir Istanbul : Cihanğir

Les ruelles dévalent bien vite les pentes de Cihanğir, et Tophane est déjà là sans qu’aucun recoin n’ait évoqué le Jardin-du-Paradis.

Certes, parfois se dessinait à l’horizon le Ay Yıldız de la pointe du Sérail, celui-là même qui reste toujours rouge sang, même quand Istanbul plonge dans la grisaille ou le crépuscule. Parfois c’était la tour de Léandre qui se devinait, elle qui toujours se fond dans les couleurs du Bosphore et des murs d’Üsküdar. Mais jamais les deux dans le même regard, et toujours les cheminées d’odieux bateaux, hôtels flottants du plus mauvais goût, qui cachaient les habituelles trajectoires croisées des vapurs et des bateaux, des vrais.

Déjà Tophane, sans que les pas n’aient rencontré les traces de l’écrivain. À défaut auront-ils trouvé un peu d’ombre dans cette dégringolade, et ce n’est déjà pas si mal.

Et le thé du Jardin-du-Paradis est renvoyé aux pages d’un recueil de nouvelles. Non, pas tout à fait.

Il pourrait se boire ici, à Tophane, il s’y boira d’ailleurs, sans doute, plus tard. Pour l’heure, il coule ailleurs. Le tram, arrêt Gülhane, traverser tranquillement l’avenue pavée bordée d’impatiens, fidèles à l’été, monter au Setüstü Çay Bahçesi, encore un fois, encore et toujours. La tour de Léandre est là, la valse des vapurs et des tankers est comme suspendue en ce dimanche après-midi, les paquebots s’ignorent, seul le Ay Yıldız échappe au regard.

À Gülhane, le thé coule du samovar,aux couleurs que l’on décide, grenat, cramoisi, ambré. Ou rouge sang.


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~ par Emmanuelle sur 31 août 2011.

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