A Ani nous n’irons plus flâner.

Quand je suis venu pour la première fois à Ani, c’était un privilège, presqu’une transgression ; un chauffeur de taxi moustachu avait garé sa Dacia commerciale devant le musée, en ville, à un croisement où une voie pavée et agrémentée d’une fontaine de mosaïque bleue et d’un salon de thé descendait vers le bazar. Hier, la voie en question a reçu une énième couche d’un asphalte encore fumant alors que j’écris ces mots. Il était ensuite allé au poste de police, pour obtenir un tampon, et on s’étant élancés sur l’étroite route rectiligne, jusqu’à une guérite ou un jeune soldat turc de Strasbourg avait validé l’autorisation de flâner dans le champ de ruines, de laisser vagabonder la nostalgie et méditer sur le destin d’une des plus grandes villes d’il y a mille ans.

eglise ani

Depuis 2008, on s’est avisé de préserver ces bâtiments, oubliant que s’ils sont dans cet état c’est aussi le fait d’une funeste erreur qui en a écarté les villageois voisins à coup de barbelés.

Il faut bien le reconnaître, la magie n’est plus là ; ceux qui ont connu Ani des années 2000, voire avant, ne connaîtront pas la même émotion devant cette église dont le toit rutile, donc le cône a été taillé en biseau, ne trouveront plus le même charme à la mosquée, nantie d’un chapeau de tôle sur le sommet du minaret et d’une toiture, dont on espère qu’elle est provisoire, mais qui lui fait ressembler à un garage d’entrée de ville.

Il fallait aller flâner à Ani tant qu’il en était temps.

Le meilleur d’Ani aujourd’hui, c’est le chemin que l’on parcourt pour s’y rendre, véritable cours pratique sur l’art de faire fructifier la terre quand elle est pauvre, véritable livre d’image sur l’élevage des oies, sur les travaux des champs, menés à cheval, livre ouvert permanent sur les gestes de ceux qui connaissent la terre. Si on retourne jamais à Ani, ce sera pour ces gamins qui montent à cru et ses vénérables vieillards en veston.

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~ par dolasadolasa sur 4 septembre 2011.

Une Réponse to “A Ani nous n’irons plus flâner.”

  1. Il se trouve que « ma première fois » en tant que voyageur, c’était justement à Kars pendant quelques jours, et une après-midi solitaire dans les ruines d’Ani…
    Je me souviens aussi de mon éblouissement, dans le wagon Yatakli du train qui m’emmenait là , quand à l’aube je soulevais le rideau du compartiment et découvrais l’Anatolie… Je me suis senti jeune, amoureux du monde, et m’y heurtais avec la joie fraiche, enthousiaste, d’un Nicolas Bouvier que je ne connaissais pas encore…
    Depuis un an environ, quelque chose de l’éblouissement s’enfuit, sans que je sache tout à fait si c’est quelque chose de vieux et fatigué qui n’a plus tout à fait le coeur d’aimer ou si c’est le pays qui change, perdant en poésie ce qu’il gagne en modernité.

    « Il fallait aller flâner à Ani tant qu’il en était temps. » Oui, mais que j’aimerais pouvoir pleinement revenir.

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