Le bateau sur la montagne.

port de Batumi

Du port de Batoum….

Aucun bateau ne navigue plus sur le lac. Sur ses rives, à Elenovka (Sevan), un petit groupe d’hommes tente bien de construire une vedette, mais les matériaux sont rares et l’entreprise est confrontée au regard du village, hésitant entre amusement et scepticisme, ricanement et respect dû aux fous. Un jour de 1918  pourtant, ce spectacle émeut et fait naître une idée folle dans la tête d’un marin que les pas ont intuitivement mené jusqu’à cette mer intérieure :  faire venir de Batoum un vrai vaisseau et rétablir le  trafic sur le Sevan.

Le bateau sur la montagne, écrit et publié par Kostan Zarian en 1943, est le récit de ce projet, le roman d’un rêve et d’un entêtement, l’histoire d’un marin loin de la mer qui veut respirer les embruns dans les montagnes. Un bateau sur le Sevan, une trame, un fil d’Ariane au pays de l’Illuminateur et de Zoroastre.

Ara Hérian, capitaine au long cours, arménien grandi sur les rives de la mer Noire auprès de son oncle, riche de voyages et de tempêtes, ressent soudainement le besoin de retourner sur les terres qui l’ont vu naître, à une date incertaine dans une époque incertaine que l’on devine être 1918 au milieu de traités et de nouvelles menaces.

Ara Hérian, à la première page, est un Corto Maltese qui fait chavirer les cœurs ou les emplit de jalousie.

On suit volontiers sa chimère, on traverse tracasseries administratives, achat entre roublardise et adhésion alcoolisée de l’armateur,  palabres dans les ministères et les tavernes de Batum, de Tiflis ou d’Erevan, on suit le train avec inquiétude à travers le Petit Caucase, on craint pour l’Albatros pris entre deux feux, on attend avec impatience de le voir déployer ses ailes sur le Sevan, à sa proue un homme heureux, le caban au vent et la casquette fière.

Une idée folle que peu suivent, seul Ara Hérian s’accroche à ce rêve. Mais quand le fier Albatros, descendu des rails et désormais tiré par des bœufs s’annonce dans les faubourgs d’Erevan, le murmure qui l’accompagnait devient clameur, l’idée folle se meut en légende, la légende se poursuit en mythe qui devance Hérian lorsque le capitaine parcourt la campagne à la recherche de nouveaux animaux de trait pour achever son œuvre. Le capitaine, simple marin, devient apôtre et prophète, auréolé d’une grâce divine et chargé d’une mission qui dépasse les hommes. On le préférait accroché au gouvernail lorsque la tempête noyait les rails de la ligne Alexandropol-Erevan, mais déjà là la pluie tombait en Déluge sur une nouvelle arche….

Dès lors, l’épopée si entraînante dans laquelle Zerian embarquait le lecteur, frais souffle marin, devient….. pesante ; les pages si légères s’alourdissent à mesure que l’on se rend compte que la trame n’est que prétexte, que la plume.souple et agile s’ankylose d’idées politiques et d’envolées sur l’âme des nations qui rendent le contact avec ce livre des plus désagréables. On le ferme, le jette même, mais on le reprend pour connaître le devenir de l’Albatros et de son capitaine, mais on le reprend différemment, on poursuit la lecture avec moins d’enthousiasme, chaque page qui se tourne devient une hésitation sur un inconnu qu’on sait désormais pouvoir être le pire.

Ligne Gyumri-Erevan

… par la plaine du Shirak, le long de l’Arpaçay…

Le bateau sur la montagne est construit en trois parties. Le Bateau sur la montagne a trois lectures également, trois lectures en fondu-enchaîné dans les trois époques du texte.

Au-delà de ce formidable ressort romanesque, de l’aventure d’un marin et d’un navire de la mer Noire au Haut-Plateau arménien, Le bateau sur la montagne est une traversée historique, un voyage dans les années 1918-1920, deux années entre guerres et armistices, conférences et traités, deux années particulières, celle de la Première République arménienne, chahutée dans le concert des nations, pressée par les troupes kémalistes et l’armée Rouge, confiant ses espoirs au président Wilson, à son projet de frontières qui intègrerait à l’Arménie une partie des vilayets orientaux de l’empire Ottoman (Van, Bitlis, Erzurum et Trabzon) correspondant peu ou prou à l’Arménie occidentale, à l’éventualité d’un mandat étatsunien sur la région. Espoirs déçus : les États-Unis d’Amérique retournent à leur politique isolationniste, et l’Europe de l’ouest est bien trop occupée à régler la question des réparations et à endiguer le communisme, trop lasse de la guerre pour se soucier du devenir du Caucase.

Hérian et l’Albatros sont à Alexandropol (Gyumri) le 1er mai 1920 lors du coup d’Etat bolchevique et de la réaction des Dashnaks, on apprend à l’Assemblée la reddition de Kars sans le moindre coup de feu le 30 octobre, et voit l’Armée Rouge faire son entrée victorieuse à Erevan le 2 décembre, la République d’Arménie devenir République Soviétique d’Arménie.

Cette fresque est servie par une myriade de personnages secondaires, et c’est à travers leur regard, leurs gestes et leurs rêves que l’on découvre cette histoire mouvementée : Fedor Pantéléïévitch Dastakov administrateur ruiné d’une compagnie de navigation, propriétaire de l’Albatros, Mikaël Avakimovitch Toumanian enseigne de vaisseau venu de Bessarabie à Elenovka avec son père, Miranian le capitaine de cavalerie admirateur de Napoléon et de Bach, les réfugiés, les gamins des rues, Peronian l’artiste reconverti dans l’imprimerie nationale et courant après encre et papier, Zvarthe, la charmante fille des hôtes d’Hérian qui perdra subitement beauté et féminité en embrassant la cause communiste, alors que la capricieuse Mademoiselle Boudaghian embellira en renonçant à ses études pour aller soigner les patriotes blessés. Oui, les femmes ne sont pas à la fête chez Zerian… Entre la mère et la putain, les seules qui trouvent grâce à ses yeux sont de belles écervelées, soumises et aimantes, dévouées au décolleté plongeant – une véritable obsession, ces décolletés -.

Alors que l’on commençait déjà à avoir du mal à suivre Zérian, l’entraînante aventure de l’Albatros s’essouffle lorsque le lecteur en est éloigné pour suivre les discussions politiques qui s’enflamment dans les cafés, les voitures des trains ou la Promenade d’Erevan. Harangues brûlantes qui sont l’expression d’un anti-communisme plutôt primaire (soumission des hommes à la science, fantasme matérialiste du rasoir américain comme idéal bolchévik, les conditions économiques comme une justification de l’immobilisme….), les contradicteurs sont plutôt rares et peu loquaces. Même Hérian, entre Zvarthe et Mademoiselle Boudaghian oubliera ses sextants, ses boussoles, ses calculs et ses étoiles de marin comme autant de chaînes qui l’éloignent de la vérité. Hérian n’est depuis longtemps plus le Corto Maltese de la première page, il  est désormais Ara, dieu solaire mazdéen.

Et là, on ne suit plus du tout Zérian lorsqu’il part dans des explications du génie originel des peuples, l’âme arménienne enfouie qui rejaillira un jour et fera briller la civilisation depuis l’Ararat, la pureté des Arméniens d’Arménie qui un jour se réveillera après des millénaires de domination qui n’auront pas su pervertir cette vraie Arménie, arménité métaphysique et nation éternelle en attente de rédemption. L’aventure d’Hérian prend des allures mystiques, le capitaine devient un nouvel Illuminateur, Zérian ira jusqu’à le faire participer à la bataille de Sardarapat (victoire arménienne sur les Turcs bien placée dans la légende nationale) et tant pis si pour cela il fait une entorse à la chronologie. Les pierres s’animent, la montagne se met à penser, la plume de Zérian se perd dans des descriptions lyriques et pompeuses, redondantes et ampoulées, s’égare dans une spiritualité qui atteint son sommet lorsque les premières heures de l’Arménie soviétique sont racontées à travers l’histoire de Rim, Rim…le chien d’Hérian…

Psychologie des peuples ramassée sur les zincs au petit matin – les Russes et leurs fantômes, les Turcs sanguinaires, … – , culte de la pureté de la race – les Arméniens de la diaspora, exilés ou émigrés, ont perdu le génie originel de leur peuple au contact d’autres cultures -, le Bateau s’enfonce dans des marécages malsains, s’échoue dans le cloaque de la pensée.

Le bateau sur la montagne est un livre étrange et dérangeant, une formidable épopée qui fait office de toile de fond à des digressions fangeuses, néanmoins intéressantes à découvrir.

Kostan Zarian, Le bateau sur la montagne, Boston, 1943. (titre original : Nave leran vera)
Édition française : Paris, Seuil, 1986, traduit de l’arménien par Pierre TER-SARKISSIAN, 442 p.

Erevan, depuis la Cascade

… à Elenovska (Sevan) ? Non, à Erevan.

——

L’édition française reprend la version intégrale et originale du texte ; une édition abrégée et remaniée est parue à Erevan en 1963. Une étude comparative des deux versions dans Boghos SENABIAN, Le bateau échoué, Beyrouth, 1964.

On apprécierait, dans une éventuelle réédition du texte de K Zarian, un appareil critique un peu plus fourni, ne serait-ce que la correspondance des noms de lieux qui de l’Arménie tsariste à l’Arménie indépendante, en passant par l’éphémère Première République et la République Soviétique, nécessitent quelques recherches pour situer les espaces du Bateau sur la montagne.

Télécharger « Le bateau sur la montagne» au format PDF :

~ par Emmanuelle sur 24 septembre 2011.

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