Amira

Il n’est pas aisé de traduire en français l’expression bosniaque sevdah, proche de la notion de « désir ». Comme certains termes espagnols, ce mot possède plusieurs significations : amour, amour sans espoir, amour sans fin, désir qui conduit jusqu’à la fièvre, qui fait frissonner et qui s’assimile au paludisme, maladie dont on ne peut jamais guérir.

Fuad Hasanagic

« Where is the biggest store of compact disk in Sarajevo ?« .

Ca ne doit pas faire partie des questions standard du client de base, le réceptionniste si serviable de l’hôtel me regarde comme si je venais de lui demander où se trouve l’accès de l’ascenseur pour Mars. J’imagine que ces hésitations sont dues aux difficultés qu’il présume à m’expliquer le trajet pour accéder au magasin convoité, aussi lui étale-je aussitot le plan exhaustif de Sarajevo freytag&berndt sur le comptoir et lui tends-je le stylo que je garde toujours à portée, le tout assorti d’un bienveillant sourire d’encouragement. Rien… J’insiste lui dit que je tiens à me procurer un disque du Mostar  Sevdah Reunion (son visage s’éclaire, et il m’interrompt pour me dire qu’ils logent dans cet hôtel lorsqu’ils se produisent à Sarajevo) où il accompagne une chanteuse Amira Medu… Medouy… (je me noie dans le nom qui m’échappe), et aussi d’un superbe Quartet bosniaque dont l’album s’intitule Gurbet, que je les trouve trop difficilement, voire pas du tout, en Europe occidentale, ni chez les disquaires, ni même chez les centrales de vente en ligne, qu’il faut AB-SO-LU-MENT que je me les procure ici, IM-PE-RA-TI-VE-MENT à Sarajevo. Il hésite, finit par me dessiner deux petits cercles au fond de la Ferhadija Sarači dans la Baščaršija, presque à la place de Sebilj… c’est à mon tour d’hésiter, ce quartier ottoman je le connais, et je n’y ai rien vu qui ressemble à une Fnac ou un Virgin. « You’re sure ? extra-sure ? » Hochement de tête dubitatif de sa part mais il n’a manifestement rien d’autre à me proposer.

La rue est parcourue avec la vigilance du Sioux à l’affût du gibier, les vagues présentoirs, grilles de fer où quelques malheureux disques se battent en quadruel, devant deux boutiques étroites négligées lors d’un premier passage, retiennent désormais l’attention en l’absence criante de concurrence. La requête adressée sans espoir aux deux commerçants reçoit à deux reprises une réponse désespérément identique : Non, pas de Mostar Sevdah Reunion accompagnant une Amira Medu… Medouyin ? (mais pourquoi n’ai pas écrit son nom sur le calepin avant de partir !).

Ab-so-lu-ment. Im-pé-ra-ti-ve-ment. Même si je dois rentrer dans chaque magasin de Sarajevo. La quête s’étire d’une rue à l’autre, vaine jusqu’à une jeune libraire de Veliki ćurčiluk, qui si elle me dit n’avoir que peu de disques à la vente, et aucun d’Amira Medunjanin (capter et mémoriser le nom en express), j’ai toutes les chances de les trouver dans le magasin d’en face.

Une boutique de trois mètres sur cinq peut-etre, sans présentoir à l’extérieur, toute de bois blanc sur lequel reposent de luisants instruments de musique, des partitions et quelques disques. L’espoir soudain renaît. Et il a raison, à peine la requête exprimée, le disquaire pose sur le comptoir tous les albums d’Amira Medunjanin, me conseillant d’une belle voix de basse vibrante d’intérêt pour la musique qu’elle évoque… une voix, un ton qui donnent aussitôt envie de faire confiance et… font soudain envisager avec chagrin l’instant fatal où il faudra quitter, pourvue des disques désirés certes mais sans le disquaire, ce lieu où le commerce se marie avec la connaissance et la passion, emportant le souvenir d’un frisson… cette belle voix me conseillant donc, outre le disque où elle est accompagnée du Mostar Sevdah Reunion (album Rosa), Amulette, son dernier album, enregistré l’automne dernier à Leipzig. Irrésistible, dit-il. Et je le crois.

 Les premières tentatives d’audition avaient été infructueuses. Du lecteur de la voiture qui roulait à reculons vers Višegrad ne s’échappaient que des sons brouillons, du lecteur du salon bruissant d’hôtes ne surgissaient que des notes confuses.

Mais ce soir, dans le silence de l’appartement milanais la seule rivalité sonore est la lame du couteau qui tranche les tomates, fort brièvement. Parce que l’épiderme ressemble tout à coup à celui d’un gallinacé déplumé, parce qu’une boule se forme soudain dans la gorge, parce que toute activité, même machinale, devient de trop.

Amira chante ces chansons traditionnelles que l’on nomme « Sevdah » (du mot turc Sevda) en Bosnie, mais qui se rencontrent également dans tous les pays slaves des Balkans. Ces chants de sentiments intenses, qui s’ils sont interprétés par des chanteurs orthodoxes (dans leur mode de chant) tel Safet Isovic sont difficilement audibles pour qui ne les a pas absorbé avec le lait maternel, reçoivent ici une orchestration jazz. Ils rayonnent de toute la puissance qui se concentre dans ces textes et mélodies que les hommes ont aimé à travers les âges et se tonifient de l’audace du jazz, de sa liberté.

Ambiance intime, épurée : un piano, une contrebasse, des percu, et la voix d’Amira. La somptueuse voix d’Amira, faisant un avec l’esprit du texte. Tour à tour légère ou profonde, joueuse, effrontée ou tendue à l’extrême. Virtuose des infinies nuances de l’âme, de ses reflets les plus fugaces, plus que encore que des notes.

Nous vivons dans un monde qui exècre le silence, dans une culture universelle qui produit sans cesse le vacarme assourdissant de l’amusement bêtifiant. Beaucoup de musique contemporaine, peu importe le genre, est tranquillisante au mieux, péniblement agressive au pire, vouée à méconnaître la tristesse et la joie si compliquées de la vie humaine. Puis, il y a les artistes comme Amira et Bojan, qui crèent un espace pour nous, où on entre pour être ensemble, en partageant le silence et la musique… écrit Alexandar Hemon dans le livret qui accompagne le disque.

Et sans doute le trouble qui naît à l’audition du disque vient-il de là, de cette sensation de vivre un instant particulièrement rare, de la joie de l’avoir saisi.

Amira, Amulette, à paraître en France le 13 octobre 2011

Et pour un avant-goût affligé d’une détestable prise de son : http://www.youtube.com/watch?v=a74Kk5yBCbQ

Pour télécharger Amira en Pdf  : Amira.

 

~ par aliteìa sur 28 septembre 2011.

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