La princesse et le verre de thé.

Entre Erzurum et Tercan

L’avantage de la boulimie propre aux débuts d’un voyage, d’un climat qui ne donne envie que de fuir, et d’un ciel qui fait des caprices, c’est que cumulés ils offrent un temps non négligeable à l’imprévu, à l’improvisation complète, à la découverte d’espaces qui, s’ils avaient un temps été envisagés sur le papier, n’avaient pas passé le cap du plan de route aussi vague fut-il, et donc abandonnés. 1

Ce matin d’août, donc, après avoir englouti à une vitesse phénoménale les kilomètres de l’ouest anatolien, après avoir quitté Artvin précipitamment en maudissant le tropique de Karadeniz qui mériterait d’exister 2, le thermomètre d’Erzurum qui plafonne à 10°C, le Nescafé qui se perd dans le brouillard, sonnent le glas de la recherche des sources de l’Euphrate et même d’une simple sortie dans les environs de Palandöken perdu dans les nuages.

C’est donc en mode anticipé que la route du retour se dessine, oui, mais il reste pas loin d’une semaine au compteur avant de rendre la Clio, au lieu des deux jours prévus initialement.

Retour à la carte et à l’Adım Adım qui s’effeuille. La route du retour recroise l’Euphrate, à quelques kilomètres d’Erzincan, la situation de la ville, à la sortie des montagnes,  laisse imaginer le retour de ces paysages arides, jaunis, à la sobriété et à la rudesse si séduisantes, et en plus Erzincan est aux abonnés absents dans le Lonely Planet. Il est des instants où rouler vers l’ouest peut ne pas être si détestable, où cela peut même s’envisager avec un plaisir soudainement renouvelé.

Et puis, sur la route d’Erzincan, il y a un lieu, une adresse, une pause que dans ces circonstances je ne saurais snober, une lumière cramoisie qui instantanément foudroie les humeurs sombres les reléguant définitivement au rang de souvenirs, un jardin de thé auquel j’aurais dû renoncer dans une course contre la montre pour atteindre Kartal. 3

Tercan, donc….

Une petite ville, complètement insignifiante au premier abord, une petite ville à la sortie des nuages, une petite ville où les verts des Kaçkar décident un peu à contre-cœur de céder le haut de l’affiche aux ocres du plateau anatolien, encore un peu timides.

Tercan, une petite ville qu’on a vite fait de traverser, l’air de rien, s’il n’était…

Un somptueux külliye à l’entrée de la ville, un peu en hauteur, face aux montagnes.

Un ensemble architectural démesuré à l’aune des quelques 5 500 habitants qui peuplent aujourd’hui Tercan.

Tercan Tercan : caravansérail #1 Tercan : jardin de thé Tercan : caravansérail #2

Tercan

Le complexe de Tercan a été construit à la fin du XII° siècle, un siècle après l’installation des Selçuklu (Seljoukides) dans la région, sous le règne de Mama Hatun (1191-1200). Oui, Mama Hatun. Une femme….

Le caravansérail est massif, d’une taille remarquable, et accueille aujourd’hui dans sa cour un çay bahçesi, un jardin de thé. Certes, les parasols rouges Algida, les affiches bariolées qui annoncent les tarifs des paninis et autres en-cas surprennent, et on pourrait attendre meilleur goût entre ces vieilles pierres. Mais c’est de si peu d’importance, finalement, et ce n’est pas tous les jours que l’on a la possibilité de siroter un thé dans un cadre si admirable, imaginez donc, le plus grand caravansérail anatolien !

Alors, on fait fi des parasols, on regarde au-dessus d’eux la course des nuages, où vont se perdre les volutes du thé, on inspire profondément, on sourit à ces quelques jours qui s’offrent, ce répit, ce sursis, entre montagne et Euphrate.

Tercan : mausolée de Mama Hatun

À côté du caravansérail, entre conifères, roses trémières et terrain vague, le mausolée circulaire de Mama Hatun, arabesques subtiles et délicates, face aux premiers reliefs du Dersim. À Tercan.


Notes :

1 Bon, d’accord, Eğirdir, dès le deuxième jour, n’était pas prévu, au point que les pages du Lonely Planet avaient curieusement disparu, mais c’est une autre histoire…  L’un des plaisirs du voyage est de préparer, préparer, et… de tout laisser derrière soi au moment du départ, non ? (↑ retour au texte)
2 Ambiances tropicales à relire, des monts Pontiques à la frontière géorgienne. (↑ retour au texte)
3 Merci , bien sûr, à qui se reconnaîtra. (↑ retour au texte)

Tercan : mausolée de Mama Hatun, détail #1 Tercan : mausolée de Mama Hatun, détail #2 Tercan : mausolée de Mama Hatun, détail #3

Mausolée de Mama Hatun, Tercan (détails)

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~ par Emmanuelle sur 22 novembre 2011.

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