Gori déboulonné.

Gori

Gori, 25 juillet 2010. La ville natale de Staline a changé. En ce dimanche après-midi, silencieux sous le soleil, ce ne sont pas les stigmates de l’été 2008 qui troublent le voyageur de passage ; d’ailleurs, deux ans après, les plaies visibles ont été pour la plupart cicatrisées. C’est un vide qui a transformé la ville : dans la nuit du 24 au 25 juin 2010 Gori s’est offert sa chirurgie esthétique. Cette nuit-là, en catimini, la statue du petit père des peuples qui regardait le Caucase depuis la place centrale, a été déboulonnée. On l’apprendra au petit matin, l’information fera la une de toutes les rédactions, avec une grande question : qu’adviendra-t-il de cette statue ? Allait-elle être détruite ? Rejoindre le marché parallèle très fructueux des statues des dictateurs déchus ?

Le gouvernement, par la voix de son ministre de la culture, Nika Rouroua, allait rapidement calmer la fièvre montante : la statue sera seulement déplacée, installée devant le musée Staline à l’une des extrémités de l’avenue du même nom, et remplacée sur la grande place vide par un monument en mémoire des victimes de l’homme de Gori. Curieuse, cette façon d’affirmer tourner la page, alors que la numérotation de l’avenue, flambant neuve, laisse supposer qu’il n’est pas envisagé de renommer la grande avenue Staline autour de laquelle s’organise la ville.

Gori : Avenue Staline #1 Gori : Avenue Staline #2 Gori : Avenue Staline #3 Gori : Avenue Staline #4

Le musée Staline aussi change, dans ce mouvement d’une page que l’on tourne, dans un souci de cohérence, même approximative. En attendant le transfert de la statue, il affiche sur un grand panneau d’images de synthèse dont la Géorgie est friande, le musée et la perspective de demain. La politique muséographique également a été redéfinie à la suite d’un long débat entre deux écoles pour déterminer ce que devait être le musée Staline, vingt ans après.La première souhaitait un changement radical, la mise en œuvre d’un musée « objectif » prenant le contrepied de ce qu’il a été jusqu’alors ; la seconde faisait valoir que le musée Staline était un musée dans le musée, le témoignage d’une collection et de sa mise en valeur à un moment donné, celui de la Géorgie soviétique, et qu’à ce titre, unique, il était préférable de le laisser ainsi, moyennant quelques aménagements. C’est cette dernière qui l’a emportée, et c’est tant mieux.

Gori : musée StalineL’été 2010 est donc de transition, transition entre deux musées, transition entre deux générations, transition entre deux discours.

Nouvelle génération de guides, donc, qui n’a jamais connu que la Géorgie indépendante, ou peu s’en faut, jean moulant, talons aiguilles et vernis à ongles rose bonbon, qui affirme sans ciller détenir la vérité vraie et qu’elle a à cœur de la transmettre aux visiteurs. Le discours est pourtant récité, monotone et monocorde, la vérité de Staline s’arrête en 1924 et l’on retient difficilement un bâillement d’ennui face à la logorrhée des relations de l’homme avec sa mère ; un Italien facétieux tente tant bien que mal d’interrompre ce flux sirupeux, mais les réponses fusent pour revenir immédiatement aux figures imposées , tel l’enquêteur au téléphone qui a un texte à déblatérer, un cahier des charges à respecter et qui ne prête qu’une attention distraite et automatisée à vos réponses.

Le discours est visiblement en cours de rodage, la transition inachevée, faisant le choix de l’insignifiant en attendant peut-être la génération suivante.

Le seul changement notable, qui constitue à lui seul toute la révolution muséographique de Gori, est l’apparition dans ces vastes salles de Trotsky ; certes, un portrait de la taille d’un timbre-poste, mais symboliquement cela change tout.

Lorsque la page sera complètement tournée, la visite sera sans doute plus travaillée, la mise en perspective et la contextualisation bien plus assurées. Plus intéressante probablement, mais assurément moins amusante.

Reste le tout petit musée Staline de Batumi, présenté dans les guides comme un pis-aller pour ceux qui n’iraient pas à Gori, et qui dans ce changement de style, mérite bien de retenir l’attention du voyageur.

Gori sans Staline

Pour découvrir le musée Staline d’avant : Gare à Gori

Télécharger « Gori déboulonné » au format PDF :

~ par Emmanuelle sur 5 décembre 2011.

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