Dix trucs turcs.

Qu’ils sont ordinaires, banals ! On ne les remarque pas, plus, à force de les croiser, de les avoir sous les yeux. Et pourtant, de plastique, de papier, de métal, de tulle, de cuir ou de pierre, leur simple évocation propulse immanquablement vers l’est.

Dix habitudes, dix repères, dix trucs, turcs.

Adisyon.adisyon des jardins de thé

Petite feuille indissociable des jardins de thé, glissée sous le cendrier, sur laquelle est imprimé un tableau, généralement à deux colonnes : « cinsi » qui déroule la carte proposée, boissons et en-cas éventuels, et «tutarı » ou « adet » dans laquelle le serveur aligne des traits et des croix, à mesure de ses passages et des commandes. Parfois une troisième colonne s’intercale, affichant le prix unitaire. La ligne « toplam », elle, n’est jamais utilisée : on paye habituellement en quittant l’établissement, tendant l’adisyon au préposé à la caisse.

parcours santé en milieu urbainExercices.

 Pas besoin de clubs de sports, ni de salles de musculation. En Turquie, les mairies mettent à disposition de leurs administrés de vénérables objets de torture, amas de plastique et de métal, en gris et orange, que les muscles ankylosés actionnent dans toutes les directions. Aux prises avec un excès de baklavas, pas le courage de vous lancer à l’assaut de l’Ararat ? Cherchez places et promenades, scrutez l’horizon urbain, repérez les tobogans aux couleurs acidulées, tendez l’oreille à l’affût de rires d’enfants : à côté ou autour des balançoires vous trouverez de quoi allonger, étirer, assouplir abdominaux, fessiers,  adducteurs et lombaires. À moins qu’ils ne soient qu’une extension des aires de jeux, qui amuse autant les grands que les petits.

Mode féminine turque : frous-frous rosesFrous-frous et paillettes.

Il faut que ça brille, que ça crépite, que ça étincelle, que ça illumine, éblouisse ! Il faut qu’au moindre mouvement l’oreille même inattentive entende le froufrou qui en pratique fait plutôt scrounch-scrounch. Paillettes, diamants de pacotille, rubans, tulle froissé, couleurs acidulées avec une nette prédilection pour le rose bonbon. Clientèle privilégiée de ces meringues d’un jour ou de tous : les fillettes et les futures mariées. Les accessoires, sacs, chaussures, les barrettes et pinces à cheveux suivent le rythme, le ton de la confection, sans doute pour de pas dépareiller. Même le textile d’ameublement n’est pas à l’abri de cette profusion de formes, de couleurs et de bruissements : vous trouverez sans mal de quoi refaire votre intérieur à la mode Barbie.

Mode masculine turque : les chaussures À la pointe de la mode, la chaussure.

Équité. Il y a Barbie, il y a donc Ken. Bien sûr, de même qu’il y a les tenues classiques chez les femmes, il y a l’ordinaire masculin, mais le must, disputé avec la chemise immaculée, est tout de même la chaussure, LA chaussure masculine : aux orties la chaussure qui a vécu, confortable et pratique, écrasée au talon, il faut qu’elle soit aussi pointue qu’un soleret, aussi luisante qu’une chevelure fraîchement gominée. Le noir reste de mise, même si le marron clair gagne du terrain. La démarche de pingouin, étroitement associée à l’objet,  n’est pas de la responsabilité du vendeur, qu’on se le dise.

Le mangal : le barbecue turcLe mangal.

Crépitement, volutes, brumes de saveurs qui enveloppent et ouvrent furieusement l’appétit, invitent expressément à céder à la gourmandise. Le mangal, ou la Turquie capable de vous faire aimer les dimanches. Ce pourrait simplement être un braséro, un barbecue, sauf que le mangal est bien plus que ça. Objet indispensable des pique-nique, de lüx (c’est-à-dire de production industrielle) ou acheté dans un bazar où il trouve une place de choix sur les étals des ferronniers, avec sa double grille, il est manié avec sérieux, presque solennité. Visage impassible et moustache impeccable, chemise blanche et pantalon des grands jours, le préposé au mangal ne s’imagine pas en marcel avec une cannette d’Efes à la main. Le mangal, ou le barbecue érigé en art.

Turquie : les plaques professionnellesLes plaques professionnelles.

Comme c’est ringard, une plaque dorée gravée au nom, téléphone et diplômes d’un avocat, d’un médecin, d’un notaire ! On les voit tous les jours, mais justement le jour où l’on aurait besoin des services de l’un ou de l’autre, elles deviennent transparentes. En Turquie, au moins, on sait où chercher, et surtout où trouver. Les plaques professionnelles sont gigantesques, accrochées sous chaque fenêtre d’immeubles quelconques, caractéristiques des avenues des centre-ville  modernes, et comme le pays aime bien la spécialisation (ne demandez pas où trouver un ATM, demandez la bankalar caddesi), ces mornes façades deviennent l’immeuble des avocats, à côté de l’immeuble des médecins, à côté de celui des notaires.

Diyarbakir : pastèque et murailles, symboles de la villeFiertés urbaines.

Jambon de Lutèce, bêtise de Caramacum, saucisson de Lugdunum bouillabaisse de Massilia…. Si Astérix et Obélix avaient fait un tour d’Anatolie plutôt que de Gaule, ils seraient allés en Asie, où ils auraient acheté de la céramique à Cotiaeum, de l’essence de rose à Prostanna (Isparta n’était pas encore fondée, et les roses sont belles, à Eğirdir) ; puis ils seraient allés en Commagène, s’approvisionner en pistaches à Antioche du Taurus, avant de gagner la Cappadoce où on leur aurait souhaité d’arriver à Métilène à la saison des abricots. Ils auraient peut-être fait une incursion chez les Parthes, se rafraîchir d’une pastèque à Amida ; sur le retour ils se seront arrêtés à Rhizaeum pour la récolte des noisettes. Pour aider les irréductibles du XXI° siècle dans leur mission, la Turquie a pensé à tout, jusqu’aux emblèmes des villes qui exposent fièrement la spécialité locale. On aura donc reconnu Kütahya, Isparta, Gaziantep, Malatya, Diyarbakır et Rize, mais chaque centre urbain a son monument, et le découvrir devient rapidement un jeu. Outre qu’ils soient sur un rond-point extérieur d’une avenue menant en ville, l’expérience laisse supposer une autre règle de construction de ces mastodontes : ils sont généralement sur l’axe le plus fréquenté, la voie d’accès la plus commune. Vous pouvez toujours tourner autour des murailles de Diyarbakır pour le plaisir, en sortir et y revenir par les quatre portes, la pastèque se trouve… Chuttt…

kolonyaKolonya.

Voilà l’un des objets les plus communs en Turquie. Présent sur les comptoirs des hôtels, ceux des lokantas , à côté de la caisse, entre l’assiette de kürden et celle de clous de girofle, dans les bus et dans chaque foyer : le flacon, la bouteille même, d’eau de Cologne. Ah non, il ne s’agit pas de 4711 en provenance des rives du Rhin, mais du terme générique désignant les parfums légers, faiblement concentrés en essences qui piochent essentiellement dans le registre des agrumes. En tant qu’étranger, on vous apportera sûrement à la fin du repas la lingette pré-imprégnée, glissée dans un étui de papier aluminium aux couleurs de l’établissement, pour vous rafraîchir le visage et nettoyer vos mains; vous pouvez la garder pour un usage ultérieur dont les occasions ne manquent pas dans les chaleurs anatoliennes : avant de quitter les lieux, le caissier ou le serveur ne manqueront pas de vous proposer la Kolonya posée sur le comptoir ou mise au réfrigérateur, qu’ils verseront dans le creux de vos mains.

tavla Tavla.

Backgammon ou tavla ? Le débat n’est pas tranché, aucun consensus ne se dégage pour faire du tavla la désignation turque de ce jeu ancestral ou une variante anatolienne de ce qui se révèle être une institution au même titre que le thé et la cigarette. D’ailleurs, les trois vont ensemble, indubitablement. Si ce jeu mêlant hasard et stratégie est disponible sans difficulté dans les jardins de thé, ce sont surtout  les kiraathane, à la population exclusivement masculine, qui constituent son terrain de prédilection ; entre le verre de thé fumant et le cendrier, le tablier du tavla est de chaque table.

Bardak su : le verre d'eau des lokantasPortions d’eau.

Quel nom donner à ce dixième truc, à cette eau minérale au conditionnement particulier, ni bouteille ni gobelet, à la contenance peu commune de 40 cl ? La version originale fait cesser les tergiversations lexicales autour de ce récipient de plastique plutôt fin .fermé par un opercule faisant office aussi d’étiquette : bardak su, ou littéralement « verre d’eau », tout simplement. Posés en quantités sur les tables, stockés en nombre au réfrigérateur, c’est l’une des figures emblématiques de la lokanta, l’un des trucs turcs les plus ordinaires.

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Merci à dolasadolasa pour la dernière photographie, verre d’eau si ordinaire qu’il en était absent de mes cartes-mémoire.

Télécharger « Dix trucs turcs » au format PDF :

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~ par Emmanuelle sur 10 décembre 2011.

Une Réponse to “Dix trucs turcs.”

  1. Bien vu… C’est aussi ça la Turquie. Tous ces trucs qui font partie de l’horizon quotidien et qu’on ne voit plus mais dont on ne manquerait pas de remarquer ou de regretter l’absence.

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