Sur les traces de la louve.

Sur la rive septentrionale du Van Gölü, entre le Nemrut Dağı à l’ouest (pas celui d’Antiochus Ier, il s’agit d’un splendide volcan au cratère immense, cachant du regard trois lacs aux bleus profonds ) et le Süphan Dağı à l’est, fier de ses 4058 mètres, se trouve Alhat, une petite ville-rue, connue pour son cimetière seljoukide. Un parking digne d’un supermarché pour un endroit peu fréquenté. S’y garer et s’offrir le luxe d’attendre que les trois visiteurs aient quitté les lieux.

Entre soleil et nuages, savourer les variations chromatiques de ces stèles, allant de l’ocre clair au marron foncé, piqué de rouges, plus ou moins cuivrés, selon la lumière. Des centaines de tombes, minéralités qui s’élancent dans les herbes folles, un tapis piquant et griffant aux dominantes jaunes.

Cimetière seljoukide, Alhat

D’Alhat, une route s’échappe vers le nord, vers Malazgirt. C’était une farce, Malazgirt, un « J’irai à Malazgirt » un peu fanfaron, une rodomontade, en quelque sorte. Mais pourquoi ne pas aller au bout de la farce ?

Retour en arrière, au temps des Seljoukides.

Peuple nomade d’Asie centrale, les Seljoukides arrivèrent en Anatolie au début du XI° siècle, en suivant un loup blanc, dit la légende. L’Anatolie était byzantine, et les deux armées s’affrontèrent dans la plaine de Manzikert (Malazgirt, aujourd’hui), au nord du lac de Van, le 26 août 1071.

On lit ici et là que cette bataille scella le destin de l’empire Byzantin ; c’est lui conférer une importance qu’elle n’avait pas. En réalité, Constantinople était un colosse aux pieds d’argile, vacillant sous les coups répétés d’une administration incompétente et d’empereurs peu inspirés. Les Seljoukides ne furent pour l’empire qu’un coup de plus. Mais la bataille de Manzikert n’en est pas moins remarquable, non parce qu’elle aurait été le chant du cygne de l’empire romain d’Orient, mais parce qu’elle est comprise et présentée comme fondatrice. Elle marque en effet l’implantation en Anatolie d’un nouveau pouvoir – le sultanat de Rûm – et de l’islam, que les Seljoukides avaient embrassé un petit siècle auparavant.

Cela n’arrange effectivement pas les affaires de ce pauvre empereur Romain IV Diogène, dont la capture à Manzikert fut politiquement plus désastreuse que le résultat des armes.

Ay YıldızFondatrice, la bataille de Mantzikert. Une autre légende raconte que là est né le Ay Yıldız, le drapeau turc ; on dit en effet qu’après la victoire, le sultan Alp Arsan qui commandait les troupes seljoukides errait sur le champ de bataille, à la lueur d’un croissant de lune, dont il aurait vu le reflet dans une flaque de sang.

Un mythe.

Tout ça, c’est pour la grande histoire, celle qu’on lit et qu’on apprend, et ses petites anecdotes que l’on retient.

Je voulais voir à quoi pouvait ressembler aujourd’hui cette si glorieuse Manzikert. J’imaginais des monuments commémoratifs, à la gloire de ces courageux soldats, de ces admirables ancêtres, j’inventais une tombe au soldat inconnu, une plaine sanctuarisée.

Mes recherches n’avaient rien donné, tout était possible, et je voulais voir.

Une petite route en piteux état qui file depuis Ahlat vers le nord, franchissant un trait montagneux qui encercle le lac. Un ciel d’orage et de colère cotoie le soleil, au milieu de nulle part. Il n’y a rien ici, rien que le Süphan et ce n’est pas rien. On s’amuse pour conjurer ce qui n’est pas loin d’être une expédition ridicule, on rigole en imaginant la route ravinée par la grêle et l’impossibilité de revenir sur nos pas. Tout ça pour voir Malazgirt, tout ça pour une farce.

Süphan Dagi

Et en même temps, je pressens la déception ; ce n’est donc pas possible qu’un haut-lieu de l’histoire de la Turquie soit desservi par une route aussi mauvaise. Dans quoi nous ai-je embarqués ? La journée est bien avancée, il n’y avait pas cinquante kilomètres jusqu’à Malazgirt, et au bout de trois quarts d’heure, toujours pas de plaine en vue. Le ciel est de plus en plus menaçant, j’imagine la voiture bloquée par un déluge qui se produiirait exprès, des kangals qui surgiraient de nulle part, nous entourant jusqu’à ce qu’on rende les armes. C’était peut-être la tactique de Alp Arsan contre Romain IV Diogène, qui sait ? La farce commence à faire rire jaune, mais même jaune, cela reste du rire et il n’est personne pour suggérer de faire demi-tour.

Ciel d'orage, Süphan Dagi

Enfin je sens sous mes pieds une légère inclinaison ; la route commence à descendre, bientôt la plaine de Malazgirt s’offre au regard, bientôt un minuscule et triste village aux maisons délabrées qui ne tiennent plus guère se dessine dans un virage. C’est là, qu’il y a plus de mille ans, eut lieu ce mythique affrontement. Une plaine complètement ordinaire, qui serait bêtement plate si là-haut le conflit entre soleil et orage ne se révélait pas un jeu à forces égales, créant de fait d’artificiels reliefs ; la moindre herbe un peu plus haute devient une montagne.

Au bout, enfin, Malazgirt, Manzikert…

L’abord n’en a pas été très accueillant, ni enthousiasmant, pour ne pas dire franchement sinistre. Je suis simplement la route principale qui logiquement mène au centre. Malazgirt n’est qu’un gros bourg au milieu d’une plaine que je qualifierais de morne si cela ne risquait d’induire une interprétation idéologique.

Sur un rond-point, Atatürk, bien sûr. Avec deux drapeaux, c’est plus rare. Un poste de polis immense pour une bourgade, un petit blindé devant les grillages. Ce doit être le centre. Je me gare, mais le malaise est déjà installé. Je sors le nez de la voiture, et les regards que je croise ne me sont pas sympathiques. Je veux bien, ce n’est pas tous les jours qu’il y a de la visite ici, mais quand même…

fontaine MalazgirtAller voir, un peu, maintenant. Le malaise persiste, l’endroit ne se prête pas à la flânerie. Le commissariat, Atatürk si sévère… « Alors, t’es contente, tu as vu Malazgirt ? On repart ? ». Non, pas tout de suite, tout de suite. Je scrute les environs. L’atmosphère est lourde, pesante. Simplement l’orage, me dis-je. Un thé, un jardin de thé, ne seraient pas de refus. Un petit parc, avec une fontaine qui ne fonctionne pas, de celles que l’on trouve un peu partout en Turquie – une sorte de boule, des tuyaux en étoile – et le jardin de thé. Mais j’hésite. J’aimerais me choisir une chaise, mais je me sens retenue dans mon élan. Il y a quelque chose ici qui me dérange depuis le début. En cherchant une table libre au milieu de ces regards qui me paraissent étrangement hostiles, soudain la raison se révèle : pas une femme à ce jardin de thé. Oh, cela pourrait se concevoir ! Sauf que… en fait, je comprends brutalement mon malaise : je n’ai vu aucune femme depuis le début. Aucune. Ce n’est pas ce jardin de thé en particulier, c’est général. Où sont-elles ? J’essaie de rigoler en imaginant Patrick Juvet à Malazgirt s’égosillant avec son « Où sont les femmes ? », mais ça ne me fait pas rire à vrai dire.

« Tu as vu Malazgirt, on repart ? » Je ne réponds pas, mais me dirige machinalement vers la voiture. Un regard encore à Atatürk. Comme il est sévère sur son piédestal, presque menaçant.

Je ne verrai rien d’autre de Malazgirt. Il paraît qu’il y a une citadelle ; je n’ai vu que ce qui pourrait vaguement ressembler à un rempart qui enserre la ville.

Il pourrait y avoir un monument commémoratif, rappelant ces glorieux combattants du 26 août 1071 ; je n’ai vu que deux piles de béton blanches démesurées, au sein d’un terrain militaire démesuré dans le vide de cette plaine.

Retour à Alhat, puis à Tatvan. J’ai vu Malazgirt. Veni vidi là où Alp Arsan jadis a vaincu.

Une farce, avais-je annoncé.

 Plaine de Malazgirt

Télécharger « Sur les traces de la louve » au format PDF :

~ par Emmanuelle sur 30 décembre 2011.

5 Réponses to “Sur les traces de la louve.”

  1. Merci,je connaissais Malazgirt mais je ne savais pas où le situer.J’ai beaucoup aimé le cimetière seldjoukide d’ Ahlat et aussi le petit musée qui jouxte, très intéressant.La balade au « petit » Nemrud assez impressionnante mais trop courte pour moi éblouie par la botanique de ce lieu.
    A suivre…

  2. Ce récit est d’une intensitée…pfff , on vit, on ressent . Bien souvent les questions que l’on se pose… Merci pour le retour en arriere. j’imagine les combattants , le tumulte de la bataille, l’odeur et le vent, les sons qui inonde cette plaine , désormais… une plaine mais le thé et la torpeur son toujour là.
    Où la louve est telle encore passée …encore?
    Tiger

    • Merci Tiger… :-)
      Malazgirt n’est pas l’endroit le plus agréable que j’ai pu fréquenter, et dénote même carrément. La ville reste cependant sur les tracés d’itinéraires hypothétiques, mais le thé se boira ailleurs, certainement !
      Quant à la louve de la légende – d’ailleurs, je ne sais pas comment je l’ai transformée en mâle ni lui ai attribué un pelage blanc alors qu’il est gris-bleu – , elle a engendré dans le paysage politique turc des louveteaux bien peu fréquentables.

      Emmanuelle

  3. Passionnant, un texte qu’on ne peut lâcher…

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