Good luck.

Il n’y a que quelques centaines de mètres depuis Lagodekhi jusqu’à la frontière. Une route qui se déroule sous de généreuses frondaisons, une fraction de seconde découverte au soleil géorgien, juste le temps de laisser s’élancer dans l’azur un large panneau bleu roi, pas assez pour réaliser que sous les délicates courbes géorgiennes deux mots en anglais s’amusent de ceux qui passent par là, inquiétude sincère ou auto-dérision, nulle ne le saura.

La voiture bifurque à gauche et s’arrête sous un grand platane qui ombrage une petite terrasse bornée par un café et une boulangerie. Dans le rétroviseur, de hauts et larges pans métalliques surplombent des barrières. Derniers mètres de la Kakhétie, quelques minutes plus loin, au-delà du no man’s land de bitume, c’est l’Azerbaïdjan….

Le passeport dans la poche, je me dirige vers le premier barrage policier, accompagnée du chauffeur qui tentera de faire comprendre aux deux préposés ma requête, ma lubie, l’assez incompréhensible et irrépressible envie (?), besoin (?), reflexe (?) d’aller me casser le nez contre toutes les frontières que j’approche, celle-ci comme Doğubeyazıt, comme Camılı, comme Kurtkale, comme Magazbert, comme Sarp, comme Obano, comme Chertov Most, comme plus tard viendront David Gareja et Kharkov, comme….

Les deux policiers s’en fichent royalement, j’ai un passeport, leur mission est remplie, je peux passer, avec autorisation de prendre des photos de l’Azerbaïdjan, mais avec interdiction formelle de prendre des photos de la Géorgie, qu’elles soient déjà dans la boîte, prises sous leur nez n’a pas l’air de les déranger plus que ça.

Frontière Géorgie / Azerbaïdjan (Lagodekhi)

La barrière s’ouvre sur un trottoir qui se déploie et se poursuit sous un abri de plastique qui a déjà connu trop de soleils de plomb, trop d’hivers caucasiens, étuve terne et silencieuse, léger frisson….

Frontière Géorgie / Azerbaïdjan (Lagodekhi)Rarement si peu de mètres m’auront paru aussi longs… Je sens les policiers du premier barrage les yeux braqués sur ma fantaisie, ceux du second barrage m’attendant de pied ferme cachés derrière la vitre de leur guitoune. M’arrêter maintenant serait suspect, faire demi-tour complètement idiot. Ma main gauche se resserre sur mon passeport comme sur une planche de salut. J’aimerais une cigarette, mais cela signifierait m’arrêter. Et puis, ma main droite me signale que je les ai de toute façon oubliées dans la voiture… Et puis, ça ferait vraiment trop Le dernier jour d’un condamné…. Un peu trop tragique pour le comique de la situation, même si celui-ci m’échappe complètement en cet instant, même s’il mérite amplement qu’on lui ajoute le qualificatif de risible. Prise au piège, pas d’autre choix que d’aller au bout de ce caprice.

Deuxième contrôle….

La main gauche toujours aussi crispée sur mon passeport, la main droite qui faute d’un paquet de Comet s’est refermée sur mon appareil-photo.

La frontière est masculine, aucun ongle rose bonbon dans les parages – en Géorgie, du vernis rose bonbon sur les ongles ne peut qu’annoncer de longues, très longues minutes d’attente où l’on finit par douter d’être vraiment en règle, alors que simplement le cerveau relié au vernis rose bonbon n’est qu’un peu plus zélé que la norme –  le bonhomme derrière la vitre a un air plutôt débonnaire, autant de surprises qui pourraient, si la totale conscience était là, devenir des perches à saisir. Mais mon attention est ailleurs : à quelques mètres, une pyramide effilée s’élance  haut dans le ciel au-dessus d’une base carrée, peut-être faite en mosaïque, avec ces quelques lettres : A.Z.E.R.B.A.I.J.A.N.

Je tends machinalement mon passeport au premier son qui s’échappe de la bouche du bonhomme, mon regard tarde un peu à suivre le mouvement, assez pour qu’au moment où je croise enfin le sien, c’est un homme complètement affolé qui se trouve en face de moi : « Dokumant ! Visa ! Dokumant ! Visa ! » panique-t-il en effeuillant mon passeport vierge de tout visa me permettant d’aller plus loin.

Mais j’ai vu la pyramide, ces lettres argentées qui brillaient sous le ciel azeri, la colline ocre qui se profilait derrière ce monument, l’asphalte qui continuait à se dérouler, s’estompant prématurément dans un virage trop vite dessiné. J’essaie bêtement de me rappeler d’un vague sang italien pour compenser par les gestes la pauvreté de mon vocabulaire géorgien et expliquer que je ne compte pas aller beaucoup plus loin, quelques mètres seulement.. Ça ne le calme pas du tout, et il préfère appeler diligemment son chef, qui ne tarde pas à arriver.

La scène se reproduit, entre gestes volubiles et quelques mots d’anglais, l’homme ne voit pas d’inconvénient à ce que j’aille jusqu’au contrôle suivant, le premier contrôle azeri, mais sans prendre de photos du côté géorgien, et en repassant par le bonhomme de la guitoune.

Lui n’a pas eu le temps de se rasséréner. Je laisse passer l’équipage d’une marchrutkas qui vient d’arriver, mon appareil-photo pendouille dans ma main droite faute de cigarette. Il me suffirait de l’allumer, et le déclencher l’air de rien, je verrai bien plus tard si les pixels sont fidèles à mon regard ; ce n’est pas important, mais la tentation est là. Sauf que ledit appareil est bruyant, et je n’aimerais pas moisir dans une geôle géorgienne en attendant un procès au chef d’accusation d’espionnage… Je pourrais faire semblant d’éternuer, feindre une quinte de toux pour couvrir le bzzzzii de l’allumage, mais j’ai toujours été nulle à ce petit jeu, je n’ai jamais su coordonner correctement les deux gestes. Je m’abstiens.

C’est de nouveau mon tour….

Mon bonhomme n’a pas l’air d’être au courant de la discussion avec son chef, il est toujours aussi agité en regardant mon passeport, à répéter  « Dokumant ! Visa ! Dokumant ! Visa ! », le timbre s’adoucissant en supplique en même temps que tournoie énergiquement le tampon de sortie dans sa main droite, comme pour me dire que si je fais un pas de plus vers l’est, il serait obligé de l’appliquer, m’éjectant de fait du territoire géorgien.  Il ne s’agirait pas que par inadvertance il me le colle sur un feuillet ! Je récupère rapidement mon passeport avant la catastrophe, fais demi-tour, avance machinalement sous l’abri de plastique qui a déjà connu trop de soleils de plomb, trop d’hivers caucasiens, étuve terne et silencieuse….

Les deux policiers de la première barrière se découvrent plus curieux en feuilletant les pages, je tourne à droite, jusqu’au platane, jusqu’à la voiture, où m’attend un mélange « Et alors ? »-« And so what ? » auquel je répond par une moue et un haussement d’épaule incontrôlés. J’allume une Comet. En mettant le contact, le chauffeur glissera bienveillant un « You tried » que je n’entendrai que plus tard.

Retour à Telavi par une route qui se déroule sous de généreuses frondaisons, une fraction de seconde découverte au soleil géorgien, juste le temps de laisser s’élancer dans l’azur un large panneau bleu roi, juste le temps de me retourner, juste le temps d’un réflexe, et lis enfin sous les délicates courbes géorgiennes deux mots en anglais : GOOD LUCK.

Je franchirai la frontière de Lagodekhi, et la chance n’aura rien à y voir. Je la franchirai un jour….

Frontière Géorgie / Azerbaïdjan (Lagodekhi)

Télécharger « Good luck » au format PDF :

~ par Emmanuelle sur 17 janvier 2012.

2 Réponses to “Good luck.”

  1. C’est un jolie récit de passage de frontière, il me tarde de découvrir à mon tourd les délicates calligraphies en courbes de Géorgie .Cela annonce t’il la prochaine destination?
    Tiger

    • Bonsoir Tiger,

      Merci pour le commentaire.
      L’Azerbaïjan, Baku en ligne de mire, est depuis longtemps la prochaine destination d’un voyage qui se déroule sur plusieurs étés … Mais je ne m’en suis encore jamais approchée autant que ce jour d’août 2010, d’autres destinations s’intercalent, parfois à la toute dernière minute. Donc non, il n’y a là aucune annonce…

      Emmanuelle

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s