Les ombres du yalı.

Ruptures. Ruptures ?…

Ce soir, Celile ne rentrera pas au domicile conjugal aux six vastes pièces, signe extérieur de réussite, celle d’Ahmet, fils de petit fonctionnaire qui rêvait argent et confort, plus pour sa femme que pour lui d’ailleurs, Ahmet que les affaires ont aveuglé années après années, Ahmet qui pense affaires, parle affaires, dort affaires, auxquelles ne répondait que la bienveillante indifférence d’une Celile aux pensées insondables.

Ce soir, Celile restera auprès de son amant Mushin Dermitach. Simplement. Parce qu’il lui a demandé de rester. Dermitach souhaiterait un divorce rapide, pour éviter le scandale de ce concubinage, imagine que ce souhait est partagé par Ahmet, mais c’est sans compter sur la douleur du mari, touchant dans son refus de la décence et des règles tacites qui voudraient que l’on clôt rapidement et en toute discrétion la question, sans faire de vagues, sans compromettre les affaires de l’un et l’autre surtout. Le divorce sera pourtant prononcé, un an après, demandé par Ahmet après l’injure suprême, la proposition de l’amant d’acheter son silence et sa conciliation. Considérations, tractations et inquiétudes masculines. Déjà une ombre s’est insinuée entre Celile et Dermitach, et un soir d’été, un an après être restée, elle s’en va, avec l’enfant qu’elle porte, aussi simplement et silencieusement qu’elle était restée auprès de lui, aussi simplement et silencieusement qu’elle avait quitté Ahmet. Dermitach ne vaut pas mieux qu’Ahmet, l’amant pas mieux que le mari, la vie enfermée d’une épouse respectable pas mieux que la vie enfermée d’une maîtresse sans existence.

Dans le cours de ces ruptures sociales et familiales plutôt qu’amoureuses, glissent les ombres de l’enfance de Celile dans la vaste demeure de sa grand-mère Tchechmiahu, le « vieux yalı hautain et majestueux sur les rives du Bosphore » aux prises avec le vent et le ressac.

Description et ambiances très proches d’A Ay de Reha Erdem, on imagine Yakta derrière la solitaire et silencieuse Celile qui grandit dans un univers de femmes et de vieillards, qui parcourt les salles vides, erre dans le parc à l’abandon, perd son regard dans les eaux du Bosphore où se reflètent l’empire agonisant, la chute, annoncée à l’été 1908, retardée par Tchechmiahu, mais irréversible d’une famille aristocratique, la ruine progressive du yalı qui à la mort de l’aïeule sera vendu, transformé en manufacture de tabac.

Huis-clos où les émotions et les sentiments sourdent silencieusement dans un regard ou un geste, une attitude mal contenus et si expressifs, non-dits éloquents pour qui sait entendre, si loin de la fureur volubile d’un Ahmet ou d’un Dermitach.  Galerie de portraits dans ces temps de rupture et de renouveau : Tchechmiahu hanimeffendi, bien sûr, la grande dame qui inspire tant Celile, ancienne esclave circassienne qui avait épousé un ministre du sultan Abd’ul Hamit, si digne dans le flot de ses souffrances, qui marchait dans sa vie d’un pas sûr et décidé, silencieux ; Natziker kalfa et Nurser, les deux anciennes esclaves qui sont restées à son service ; Seyfullah effendi l’intendant qui craint le feu , qui n’a plus grand-chose à gérer depuis que la vente des meubles et des bijoux a été confiée à Mardirozyan l’usurier du bazar ; le vieux Osman aga le cuisinier qui n’a plus de marmitons depuis longtemps et regarde s’accumuler la poussière sur les ustensiles de cuivre, boit en cachette en essayant de retrouver le visage de sa femme dans celui qui orne son étui à cigarettes.

C’est dans le souvenir de son enfance au yalı que Celile puisera la force de dire, en silence, non à un amant calculateur et minable, lâche et ridicule, obsédé par sa respectabilité comme l’était Ahmet, dire non à l’avortement qu’il aimerait lui imposer comme une évidence, son évidence. Dans cet hôtel sur le Bosphore, aux prises avec le vent et le ressac, comme un nouveau yalı dans sa vie, elle s’envole enfin, pour sa propre vie, libérée de ces carcans, affranchie de la tutelle des conventions et de celle des hommes, dans les premiers balbutiements de la Turquie.

Avec Les ombres du yalı, Suat Derwiş (1905-1972) signe d’une plume délicate, simple et limpide, grave et touchante, l’acte de naissance d’une femme. Libre.

Un beau livre.

Suat Derwiş, Les ombres du yalı, Paris, Les Éditeurs Français Réunis, 1958, 156 p.

Télécharger « Les ombres du yalı » au format PDF :

~ par Emmanuelle sur 27 janvier 2012.

2 Réponses to “Les ombres du yalı.”

  1. Bonjour,

    Ce n’est pas en lien avec cet article (mais ne savais pas comment vous contacter autrement), mais je souhaiterais savoir comment vous avez réussi à faire votre carte de la Turquie cliquable sur la page d’accueil de votre blog. Je sais en gros comment faire, avec le code html, mais l’image n’apparaît pas. Il doit me manquer une étape. Comme je vois que vous avez réussi, j’en profite (surtout que votre blog m’intéresse, qui plus est !).

    J’ai lancé un sujet sur le forum (et c’est d’ailleurs de là que j’arrive chez vous !)

    Un grand merci d’avance !

    L’Opale

    • Bonjour L’Opale

      Merci pour votre commentaire sur Dolaşa dolaşa.
      N’hésitez pas à y revenir flâner…
      … lorsque vos problèmes cartographiques seront résolus ;-)

      Emmanuelle

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