Turizm.

Akçababa Daglari Darende, depuis le tombeau d'Hasan Gazi

Contrastes…

Fin d’après-midi sur les hauteurs de Darende, les Akçababa Dağları s’embrasent dans la lumière rasante, festival de ces couleurs si anatoliennes, si éprouvantes, si enveloppantes qu’on en oublie la fournaise, qu’on savoure ces terres arides et ingrates, qu’on s’en emplit pour tenir les mois à venir. Glisser le regard de 90° vers le sud : le bourg s’étend en contre-bas, vert, si vert, entre deux massifs, petite tache fraîche dans une étroite vallée où ne court aucune rivière, simple couloir entre deux villes. Jaune et verte Darende, aride et opulente.

Darende a une longue histoire, très longue histoire ; depuis Urartu, les civilisations y ont succédé, les alentours sont riches de vestiges, et pourtant, Darende n’existe pas, la citadelle urartéenne, le vieux centre culturel, sur la Route de la Soie ne percent pas, coincés entre deux poids lourds, le Nemrut Dağı et la Cappadoce. À 110 kilomètres de Malatya, à 250 de Kayseri, Darende est une ville où l’on ne s’arrête pas.

 Darende : pause vespérale des otobusGros bourg de 14 000 habitants, perché à 1 006 mètres d’altitude, Darende l’endormie et l’oubliée s’anime une fois par jour, peut-être deux. Vieille cité, elle n’en est pas moins organisée aujourd’hui comme toutes ces petites villes, traversée par une route qui l’ignore, avec un point névralgique, un carrefour, autour duquel on trouve l’otel au nom de la ville, spartiate mais irréprochable, une lokanta de chaque côté, une épicerie, l’Efes tekel bayii et une mosquée. La lokanta rose se réjouit à cette heure, pause vespérale des bus en provenance de Malatya, d’Elazığ, de Diyarbakır, de Tatvan et de Van, qui parcourront les routes nocturnes vers le nord et l’ouest, et de la fenêtre du Darende otel, le voyageur de passage se grise de cette agitation soudaine, brusque, éphémère ; très vite, Darende replonge dans l’oubli et le silence ; sans doute au petit matin, les otobüs auront réjoui la lokanta verte, qu’ils auront dévalisée en provenance de Kayseri, d’Istanbul ou d’Ankara, sans doute étaient-ils les sons que l’on perçoit à cette heure si particulière, si sensible  entre rêve et lucidité, où tous les sens sont  en alerte, aiguisés, percevant tout mais le cerveau si fainéant ; en tout cas, pour les seuls clients du Darende Otel, il n’y aura plus rien, ou presque, à la lokanta verte..

Et pourtant, Darende s’enorgueillit de 200 000 visiteurs par an. Darende, ou le tourisme alatürka, parce que Darende impose cette idée : le turizm existe dans ce pays où l’on ne voyage pas. Darende est une surprise, Darende est étonnante, une facette de la Turquie qu’on n’imagine pas. Darende existe.

Darende : tombeau d'Hasan GaziSimple et courte étape sur la route de Niğde à Malatya, nous ne chercherons ni le tumulus, ni le lion hittite, pas même le kale ; un peu fatigués par les kilomètres déjà parcourus, las des jours passés à demander vingt fois en quelques heures « Nerede tout-ce-qui-est-possible-et-imaginable-voire-inimaginable, lütfen ? », on laisse dans la chambre le plan-fouillis rapidement pêché sur le site internet du grand hôtel du coin et s’en remet à l’hôtelier pour avoir la direction du Tohma Kanyonu, histoire d’y trouver un jardin de thé paisible au bord de l’eau.

Bingo ! Un seul et unique nerede, l’homme aux tempes grises et fatiguées n’hésite pas une seconde, ne cherche pas confirmation auprès de l’Efes tekel bayii, la réponse est assurée, les gestes décidés.

Huit kilomètres plus loin, embouteillages et agitation dans les ruelles entre terrains vagues et chantiers. Forcément. 200 000 visiteurs dans une ville anonyme et inconnue des guides, c’est qu’ils doivent être turcs pour la plupart ; 200 000 visiteurs qu’on ne verra donc pas arpenter la citadelle ni la campagne environnante à la recherche d’un tumulus ou d’un lion hittite ; 200 000 visiteurs qui se retrouvent ici, dans les quelques kilomètres de gorges que le Tohma a creusées dans les Akçababa Dağları.

L’accès se fait à peu près à mi-parcours. Vers la gauche, un large chemin dallé ourlé de rosiers suit la rivière bordée de jardins de thé et de restaurants jusqu’au külliye de Somuncu Baba et la cascade qui rafraîchit son minaret ; au-delà, l’étroit espace entre les falaises est aménagé pour les pique-nique, sorte d’esplanade ombragée rythmée par les fours et les fontaines, assemblage de zones publiques et de coins plus intimes avec leurs cabanons de bois au bord de la rivière où les familles ont installé matelas et couvertures.

Dans l’autre direction, l’allée se transforme rapidement en simple ponton accroché à la falaise ; là, au détours d’un virage, une des explications de la popularité de Darende : une gigantesque piscine, cinq bassins alimentés par les eaux claires du Tohma, suspendus entre roc et rivière ; l’endroit est cependant réservé à la part masculine de l’humanité ; le chemin se poursuit, longe plus loin un minuscule bassin et une aire de jeux, lot de consolation pour la part féminine de l’humanité, se prolonge jusqu’à la sortie des gorges, rendez-vous de quelques rêveurs.

Darende : Tohma Kanyonu #1 Darende : Somuncu Baba kulliyet et cascade Darende : Tohma Kanyonu #2
Darende :kudret haruzu Darende : tombeau d'Hasan Gazi #2 Darende : monument des 92 martyres

Darende

Le mystère de la fréquentation touristique s’estompe dans l’évidence, très turque, des pique-nique au bord de l’eau. À moins que ce ne soient le tombeau d’Hasan Gazi , oncle et beau-père de Seyyid Battal Gazi et le monument aux quatre-vingt-douze martyres qui attirent les foules. Les deux, probablement.Le lendemain, la route de Malatya prendra le chemin des écoliers, pour suivre le Tohma qui à la sortie des gorges serpente paisiblement jusqu’à l’Euphrate, fin et frais liseré vert et velouté au pied des montagnes nues. Les abricots sèchent au soleil.

Vallée du Tohma, entre Darende et Levent

Télécharger « Turizm » au format PDF :

~ par Emmanuelle sur 1 février 2012.

Une Réponse to “Turizm.”

  1. Bonjour emmanuelle,
    Vos recits et photos rendent l’hiver un peu moins long, mais bon sang… vivement le printemps.
    Tiger

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s