Akhaltsikhe, après la pluie.

Akhaltsikhe n’est pas franchement une ville joyeuse ; elle est même très géorgienne, et hormis le regard malicieux du chauffeur de taxi débonnaire jusque dans ses rondeurs, l’ambiance y est plutôt froide et grise, l’humeur blafarde jusqu’à la gare routière qui ne s’anime pas.

Comme beaucoup de villes géorgiennes, Akhaltsikhe est un vaste chantier, et comme ailleurs, on commence par tout démolir avant de penser à construire. Là, les ouvriers commencent vaguement à daller une place, ici les bords d’un trottoir probablement posés quelques jours ou semaines plus tôt commencent déjà à se désolidariser, à s’enfoncer dans la terre molle, l’averse de grosses gouttes que la vile vient d’essuyer n’aura rien arrangé ; il faudra tout reprendre ; plus tard, une fois que les pavés seront posés à un autre endroit de la ville.

À Akhaltsikhe comme ailleurs, ce qui compte et fait l’objet d’un soin tout particulier est le panneau qui présente l’avenir en images de synthèse (*). À défaut de voir les travaux avancer, on rêve à la belle place ombragée de demain entourée d’immeubles flambant neufs que l’affiche donne à voir, pour patienter, en attendant. L’attente est constitutive de la Géorgie, il est nécessaire de la faire durer, au moins jusqu’à ce qu’il ne se trouve plus personne pour savoir l’objet de l’attente, que les images de synthèse soient intégrées au décor au point d’être refoulées dans un coin sombre de la mémoire.

On ne savait trop ce qu’ils attendaient et, d’une manière générale, ils ne savaient pas ce qu’ils pouvaient attendre, mais ils attendaient, dans l’inaction, sans foi ni espoir, car, aussi loin que remontaient leurs souvenirs, ils avaient ainsi éternellement attendu quelque chose, une chose dont l’apparence et le nom avaient été oubliés avant même qu’ils aient pu prendre conscience de l’absurdité de l’attente.

Otar Tchiladze, Théâtre de fer, 1981

Sur cette place, pourtant, de l’autre côté des gravas et des sacs de terre (oui, on prépare déjà les futurs parterres avant même de sceller leurs limites de béton, un signe de vie, qui retient l’attention. Trois tables de jardin, quelques chaises, le premier café de l’Akhaltiskhe de demain, dans un no man’s land de poussière. C’est d’autant plus remarquable que les terrasses sont rares en Géorgie hors des quartiers chics de Tbilissi et des promenades de Batumi. À Akhaltsikhe, si fermée, si triste, le fait est stupéfiant.

On s’installe à l’une des tables, sous le regard ahuri des quelques personnes installées à l’ombre et qui ont aussitôt cessé de grignoter leurs graines de tournesol grillées ; on passe commande dès que la patronne aura retrouvé ses esprits. On attend. Air dubitatif en la voyant s’éloigner, traversant le chantier qui sépare son établissement de la route. Quelques minutes plus tard elle revient, et pose sur la table les boissons demandées. En attendant la fin des travaux, en attendant que l’attraction de la place futuriste lui amène quelques clients, le réfrigérateur du premier café doté d’une terrasse d’Akhaltsikhe se trouve dans l’épicerie de l’autre côté de la rue.

En attendant…..

—-

* voir « Gori déboulonné » pour un autre panneau de ce genre.

Akhaltsikhe sur Dolasa, c’est aussi, à l’été 2008 : Akhaltsikhe, journal d’avant-guerre, par dolasadolasa.

Télécharger « Akhaltsikhe, après la pluie » au format PDF :

~ par Emmanuelle sur 5 février 2012.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s