Le pré de madame Truso.

Stepansminda, le lieu où de vieux souvenirs que je croyais condamnés à l’oubli resurgissent des profondeurs de la mémoire : photographies fanées de vallées verdoyantes, caricatures de vies heureuses dans les montagnes, que l’on prolonge allègrement jusqu’au centenaire, loin du monde.

Depuis ces images d’Epinal datant de l’ère soviétique et de l’adolescence, qui fixaient des envies d’ailleurs et de Russie en particulier, donnaient formes et couleurs à des  lectures entêtantes frôlant la monomanie, je rêvais le Caucase plus sauvage, plus rude, plus brutal, minéral et âpre, aride et exigeant, sa sonorité agissait comme un aimant compliqué.

Erreur ! Le Caucase est bel et bien vert, d’ubac en adret, d’un vert assez pâle — ce n’est quand même pas l’Autriche — , mais tout de même, nous sommes bien loin des pics solitaires, des barres rocheuses, des falaises nues et des aiguilles chauves, des crêtes acérées qui le soir s’embrasent dans les derniers rais du soleil. Quant à la solitude des grands espaces, ce n’est sûrement pas au pied du Mont Kazbeg qu’il faut en espérer un frémissement.

Stepansminda, un lieu que je qualifierais volontiers de décevant si j’en avais attendu quelque chose. Par chance, je n’attendais rien de cette bourgade, tout au plus m’attendais-je à la voir pour ce qu’elle est, une caricature dénuée d’atmosphère, une carte postale, un lot de consolation (Ah ! Omalo, la Tushétie…). Simple intuition, non déterminante, juste vérifiée.

Quitter alors ce décor très scénique, photogénique à la limite du supportable, pour tenter la chance ailleurs, voir si l’herbe y est moins verte. Sans équipement, le choix est assez rapidement limité aux vallées avoisinantes qui se chamaillent les faveurs des promeneurs et se disputent la première page des dépliants touristiques ; par ici, les miss sont un peu susceptibles, un peu jalouses, et pas mal arrogantes.

La vallée de Truso emporte le diadème, non pas que ses charmes affichés la plaçaient hors concours, mais elle a néanmoins quelques atouts. Le fleuve qui y coule, le Tergi Khevi, prend sa source quelque part au sud-ouest du mont Kazbeg, dans cet espace incertain entre Géorgie et Ossétie du nord, poursuit son cours en creusant des gorges, puis devient Терек lorsquelle bifurque plein est de l’autre côté de la chaîne, à travers Tchétchénie et Daguestan, pour rejoindre la mer Caspienne ; c’est une promenade tranquille, cinq heures sur terrain plat — 150 mètres de dénivelé cumulé à peine — , de quoi ménager les fainéants que nous sommes ; et puis, le coin a connu l’exploitation minière et les puits de forage, de quoi tempérer l’ambiance «là-haut, sur la montâ-âgne» ; enfin, sa concurrente directe, la vallée de Sno, a été disqualifiée d’emblée : comment imaginer Kars dans un paysage aussi cloisonné, un espace aussi enclavé ?

Direction plein sud, par la Military Highway, jusqu’à une piste qui part sur la droite au niveau d’Almasiania.

Au village de Zemo Okrokana, à 2,5 kilomètres de là, la piste disparaît, devient large chemin herbeux à l’entrée des gorges du Tergi, marche confortable entre marguerites et gentianes. Assez rapidement,l’étau se resserre, le chemin se fait sentier à flanc de montagne, longeant des parois rocheuses dont le moindre interstice est comblé par la flore, surplombant la rivière qui gronde, gonflée par la fonte des dernières neiges, et dans laquelle plonge, de l’autre côté, une imposante et noire falaise où nichent je ne sais quels rapaces. Premier méandre, le sentier se perd dans les éboulis, descend vers le lit noir du torrent qui dégage de terribles effluves de sulfure d’hydrogène. Aller s’oxygéner en montagne, ah quelle idée !

La balade se poursuit en remontant légèrement, jusqu’à l’endroit où le chemin passe sur l’autre rive par un pont qui rendrait malheureux Yves Duteil, assemblage de plaques de métal rouillé juste posées sur une structure qui ne tient plus guère que par un grand mystère qu’on souhaite voir se prolonger, au moins le temps de la traversée.

À une heure et demie de marche de Zemo Okrokana, le paysage retrouve sa douceur, le sentier redevient terre bordée d’herbe. L’horizon , obturé au sud et sud-ouest par un cirque glaciaire s’ouvre au nord-ouest sur la vallée de Truso baignée par le Tergi qui y prend ses aises avant d’être comprimé entre les falaises. Débordant des torrents plus ou moins importants qui l’alimentent en dévalant les pentes abruptes, la rivière s’épanche en marécages et en terres spongieuses, à la limite des tourbières. Sur les contreforts plus doux, l’eau ruisselle en déposant son calcaire, forme des travertins aux couleurs variant d’un blanc jaunâtre à un rouge-brun éclatant selon les oxydes de fer qu’elle contient.

Entre les marais et les châteaux de coton irisés, le chemin redevenu piste, coupée à l’occasion par des eaux glacées tantôt cristallines, tantôt rouges, tantôt noires, allant d’un filet tranquille à un flot profond et furieux, file à travers les prairies d’orchidées, vers une ligne de hauts sommets .

De l’autre côté de cette crête, c’est l’Ossétie du Nord, sur la gauche, l’Ossétie du sud. La vallée est une impasse, son fond inaccessible. À Ketrisi, hameau perdu, habité l’été par les bergers ossètes, il faut faire demi-tour, renoncer à la citadelle qui avait accroché le regard et attiré les pas : en théorie, il est possible de poursuivre jusqu’au village d’Abano au pied de ces ruines ; en pratique, l’armée qui patrouille dans le coin interdit de poursuivre au-delà du torrent, les visages patibulaires qui vous fixent du haut d’un КамАЗ n’invitent pas vraiment à la négociation.

Et puis, il faut se dépêcher de regagner Zemo Okrokana, hâter le pas, courir même, pour ne pas rater le rendez-vous avec le vieux 4×4 Lada rouge, qui pourrait bien ne pas vouloir patienter au-delà de l’heure convenue. À la sortie des gorges, ne pas oublier dans cette course de ramasser quelques pierres pour faire face à l’unique danger de cette balade : le chien-croqueur-de-mollets qui garde la première maison, à l’appétit que sa maîtresse ne réfrène pas vraiment..

Retour à Stepansminda au crépuscule, Stepansminda que l’on connaît plus classiquement sous le nom de Kazbegi. La vallée de Truso, ses crêtes, ses névés, ses prairies et son impasse, la vallée de Truso, dans la nuit qui tombe, a un léger goût de bout du monde.

Pour compléter la promenade, un herbier en deux parties :

flore des gorges du Tergi.
la vallée de Truso.

Télécharger « Le pré de madame Truso » au format PDF :

~ par Emmanuelle sur 11 février 2012.

2 Réponses to “Le pré de madame Truso.”

  1. Bonsoir emmanuelle,
    Découvrir un de tes articles sur la Turquie ou la Géorgie , c’est à chaque fois faire ses valises. Les traces Gps sont rentrés dans le cartes SD , reste plus qu’a attendre le dégel… et la date du départ.Et parce que l’aventure commence à l’aurore , à l’aurore de chaque matin… On plantera un bivouac sur ces belles plaines herbeuses, « d’un léger goût de bout du monde ».
    Tiger

    • Bonjour Tiger,

      Merci pour le commentaire…
      Le bivouac printanier, par contre, je suis sceptique : en plein été j’ai apprécié la couette et l’épaisse couverture. Et les belles plaines herbeuses seront probablement sous une belle couche de neige. ;-)
      Tu verras bien, et pourras, le cas échéant, te rabattre sur l’une des nombreuses pensions de Kazbegi.

      Emmanuelle

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