Vert Çıldır.

Si Çıldır est blanc, si blanc en hiver, il est en été l’un des endroits les plus verts d’Anatolie, si vert que l’on comprend mieux que les Seljoukides n’aient pas tranché entre le vert et le jaune pour désigner l’est de leur rose des vents.

La route depuis Kars devient vite mauvaise, les kilomètres défilent au rythme des stigmates des rudes hivers anatoliens, à ce niveau ce ne sont même plus des nids de poule, mais d’oie, ça tombe bien, nous sommes en pleine région de prédilection de ces anatidés (*). Les pansements appliqués à l’asphalte après le dégel ne sont pas plus confortables que les oublis.

Aussi loin que le regard porte, sur ce haut-plateau finissant, on s’affaire dans les villages ; c’est le temps des foins et autour des maisons semi-enterrées des briquettes que l’on dispose en murets qui réchaufferont les foyers d’ici peu, et pour une longue période. Mais pour l’heure, la route de Çıldır est verte, très verte, délicatement ourlée de fleurs sauvages. Les verts un peu fanés, plus au sud, plus à l’ouest, jaunissants, sont ici francs et tendres, monochromie qui règne sans partage sur un petit territoire qui ne s’étend guère au-delà du lac ; à peine plus loin, dès le Şeytan Kalesi, le château de Satan, l’horizon se teinte des premières bouffées caucasiennes, le ciel se fait plus bas, plus lourd, le plateau dodeline vers les mousses et les sombres forêts géorgiennes, jusqu’au lit du Kura où elles s’imposent en même temps que s’arrête net le plateau anatolien.

Mais sur les rives du Çıldır Gölü, la route musarde dans un tableau d’un éternel printemps, serpente dans les prémices d’un mois d’août ordinaire.

Serpente ? …

L’inconscience, parfois, est une qualité ; sûr que si j’avais su que les herbes hautes d’Akçakale grouillaient de reptiles, que les ruines recelaient un petit air d’Indiana Jones, je ne m’y serais pas risquée sur la route de Kurtkale, y pique-niquer aurait été une idée qui n’aurait même pas atteint le stade du frémissement.

Akçakale Ada, dans une sortie improvisée à la journée au départ de Kars, c’est le Çıldır Gölü, une étape « nature » qui équilibre la balance face à deux châteaux, et qui tomberait plutôt bien dans l’emploi du temps des estomacs ; Akçakale Ada, sur l’atlas, c’est un endroit facile d’accès, les berges du lac, auréolées en plus de trois points beiges érigés en pyramide qui signalent des ruines – même s’il n’est pas certain que lesdites ruines (et de quoi ?) soient à cet endroit – , sont à portée de voiture, à une heure estimée où il serait souhaitable de pouvoir sortir le kaşar et les tutkus.

D’un hameau anonyme, la vue sur le lac offre au voyageur une souriante réminiscence d’ Eğirdir, ce n’est question ni d’ambiance, ni d’eaux aux transparences de jade et d’émeraude, mais Ada n’est pas vraiment une île, une digue part du rivage, Akçakale n’est qu’une presqu’île.

Tout est vert, si vert, herbe grasse et tiges lacustres, des jeunes conifères aux aiguilles qui n’ont pas encore foncé à force d’hivers. L’île est paraît-il un paradis pour ornithologues avertis, la zone est d’ailleurs classée réserve naturelle ; mais pour qui sait à peine distinguer le gazouillis d’une mésange de celui d’un moineau, la pléthore de volatiles donne plus dans la cacophonie que dans le concert. Le lieu est bruyant, très bruyant.

Il n’en faut pas plus pour renoncer à aller au bout du sentier, tourner les talons et longer la rive vers lieu plus paisible en slalomant entre les sapins, en survolant de petits bonds la terre spongieuse. Plus loin, des pierres percent à travers l’épais tapis d’herbe fraîche, à peine devine-t-on là un ouvrage de maçonnerie ; les trois ronds beiges de l’Akçakale Ada Sehri, dont je ne sais s’il s’agit des vestiges d’une muraille ou d’une église arménienne du XI° siècle qui disparaît dans les verts de Çıldır. De ce promontoire, le regard embrasse l’étendue du lac qui se fond dans les nuages, variations de gris de plus en plus sombres, de plus en plus profonds, qui lentement enveloppent les berges opposées, avant la pluie, avant l’orage.

Le silence d’une barque de pêcheurs couvre les jacassements et les piailleries. Et les sifflements des serpents. Dans les derniers verts de Çıldır.

____

(*) Les oies anatoliennes en liberté : lire Kale dans la brume ; et dans l’assiette : lire Kaz bulunur.

Télécharger « Vert Çıldır » au format PDF :

~ par Emmanuelle sur 3 mars 2012.

2 Réponses to “Vert Çıldır.”

  1. …. il me tarde déja le suivant… Pfff la Turquie est tellement pleinne de suggestion , que même en voulant bien faire on découvre qu’il faudra y revenir… le chateau de satan… un vrai nid d’aigle!!
    (encore un petit détour?)
    merci pour le don de votre connaissance.
    tiger

    • Bonsoir Tiger,

      Oui, la Turquie a un truc, qui fait qu’on y retourne, ou y revient. Toujours. Une fois qu’on y a posé les pieds, l’aimantation est là. Je n’y croyais pas, mais……J’ai dû abdiquer face à cette évidence….
      Seytan Kalesi, de Kars, ce n’est pas loin, – et du village, quinze minutes de marche sur terrain plat – ; mais à force, vous n’atteindrez jamais Hopa, ou ferez demi-tour dès la frontière, je vous aurai prévenus ! ;-D
      Merci pour le commentaire… :-)

      Emmanuelle

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