Le regard de Nedim Gürsel.

Une déception.

Après-midi ensoleillée, la fin de l’hiver, le temps de lire, enfin. Les marches montées quatre à quatre, le manteau et l’écharpe rapidement balancés au milieu du couloir, le précieux ouvrage sorti du sac, une profonde inspiration, les yeux fermés cherchent dans la mémoire le haut-bois de Vangelis Christopoulos, le violoncelle de Christos Sfetsas, premières portées qui jaillissent immédiatement *,

lente et longue plainte qu’il est temps d’éteindre, pour ouvrir Retour dans les Balkans écrit par Nedim Gürsel.

Le pari était risqué, après les regards de Theo Angelopoulos (Le Regard d’Ulysse, 1995) et de François Maspero (Balkans-Transit, 1997), de suivre celui d’un autre, mais l’autre étant Gürsel…

Sarajevo, Mostar, Ohrid, Florina, Salonique, Sofia, Skopje, des lieux et des réflexions, des villes et des esquisses. La plume de l’écrivain traverse les Balkans, d’un pas rapide, presque un survol dans l’Iliouchine qui ouvre le recueil ; l’auteur regrettait de ne pouvoir regarder à travers le seul hublot de l’avion qui le conduisait à Sarajevo assiégée, la lectrice regrette que l’écrivain ait laissé cette fenêtre hors de sa portée.

D’où vient la déception, qui naît si rapidement dans ce court ouvrage ?

Cette impression d’une publication (une réédition, en fait) opportuniste, renforcée par le bandeau rouge frappé d’un racoleur « Siège de Sarajevo 20e anniversaire » ?

Cette hésitation permanente entre l’histoire, le témoignage, l’érudition et l’écriture personnelle ? Hésitation qui donne un assemblage assez maladroit, qui jamais ne captive ni ne convainc, mais souvent interroge sur l’élaboration de l’ouvrage, – quelques courts textes non publiés entrecoupés de rappels historiques et de longues, parfois très longues citations, pour meubler ? – . La graphie du vieux quartier de Sarajevo ne plaide pas en faveur d’un projet réfléchi entre l’auteur et la maison d’édition, « Baščaršija » au premier chapitre, « Bachtcharchiya » à l’antépénultième…

Cette régularité à se référer à des nouvelles plus anciennes ? Lasse, je pensais très fort et caustiquement que c’était là un geste bien inutile, le papier ne permettant pas d’hyperliens qui conduiraient à des boutiques en ligne ; plus agacée, je m’exclamai « Oui, c’est bon, je l’ai lu Un long été à Istanbul, pas la peine de me rappeler cinq fois l’existence de ce recueil, le 15 mars et le procès afférent ! »…

Cette insistance à se défendre de tout voyeurisme ? Cette espèce de « Ich bin ein Berliner » qui sourde dans chaque chapitre ? Cette histoire familiale racontée comme un pedigree, comme en filigrane l’idée qu’il faut être par ascendance de chaque pays, chaque ville pour pouvoir en parler ; ou une excuse à la médiocrité du propos ?

Ces « Curieusement » et ces « je me souviens », trop fréquents, mais pas assez pour être des anaphores ?

Ou bien l’exigence stupide d’une habituée qui enfermerait l’écrivain dans ce que les lecteurs attendent à chacune de ses parutions – il a bien le droit de changer de registre après tout, et les aphorismes sont légion sur la question de l’habitude… – ? Au neuvième dixième du livre, je ravalais bien ma déception, lisant dans l’évocation de ses moments à Salonique tout ce que sait si bien écrire Gürsel, cet entre-deux, cette hésitation, cette douleur silencieuse et sans pathos ; je lui pardonnais même de réécrire presque mot pour mot « Istanbul Agapi Mou », l’une des nouvelles du Dernier Tramway, juste pour le plaisir de retrouver sa plume. Mais non, cela aura duré deux pages, et Gürsel ne se sera pas empêché de renvoyer le lecteur à cet autre recueil…

Ou peut-être enfin, lisant Nedim Gürsel, qui chaque fois évoque les pigeons et les arbres, plumes et feuilles comme autant de repères, la terrible déception de ne pas lire les pigeons de Baščaršija… Restent quelques platanes, certes, mais le châtaignier de Beyazit et le le peuplier anatolien siéent mieux à Gürsel, me semble-t-il.

Retour dans les Balkans est une déception, pour qui la simple sonorité de Sarajevo provoque des tremblements, pour qui aime ou aimait la plume mélancolique et sobre de Gürsel.

Un regard que l’on ne suit pas, un regard vide, fuyant même, qui ne convainc pas, mais Gürsel lui-même l’était-il ?…

Nedim Gürsel, Retour dans les Balkans, Paris, éd. Empreintes, 2012, 162 p.

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* Ulysses Gaze, Eleni Karaindrou, Kim Kashkashian, ©Ecm Records.

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Télécharger « Le regard de Nedim Gürsel » au format PDF :

~ par Emmanuelle sur 7 mars 2012.

Une Réponse to “Le regard de Nedim Gürsel.”

  1. La déception provient dans une large mesure de l’exécrable traduction…

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