Fiat Firat…

Longtemps l’Euphrate n’a été qu’Euphrate…

Je pourrais raconter ce liseré décalqué dans de vieux livres de géographie des années 60 puis reproduit sur une feuille de papier Canson à l’encre de Chine bleue. Jamais seul, associé étroitement au Tigre ; entre les deux fleuves, écrire en lettres capitales noires et régulières, Mésopotamie. Au nord, colorier en marron la chaîne du Taurus. Frotter au buvard. Faire de même avec le vert des vallées, le jaune des régions désertiques, des terres ingrates. Dans ces occupations de dimanches pluvieux, il était pourtant déjà au-dessus de tous les espaces cartographiables.

Longtemps l’Euphrate n’a été qu’une sonorité, à laquelle j’étais intuitivement sensible, ou une sensibilité qu’intuitivement j’ai développée, je ne saurais dire. Mais l’entendre, cette sonorité, « Euphrate », m’a toujours fait chavirer, aussi loin que je m’en souvienne. Sans raison.

Une sonorité…

Euphrate…

Euphrate, vers Halfeti

Je pourrais raconter, plus tard, ce liseré au crayon de couleur, des lettres au stylo bleu qui suivaient le cours du fleuve, dans des cahiers de collégienne. L’Euphrate n’était plus une sonorité enchanteuse, il devenait par le déterminisme géographique encore bien en vogue, la naissance de l’histoire, la frange occidentale des vallées fertiles. Là les hommes se sont fixés, premiers villages, premières villes, premières écritures. L’Euphrate était alors une révolution.

Mais il était toujours, caché derrière ces leçons à apprendre, coincé entre Horus et Socrate, cette sonorité particulière, qui le distinguait du Tigre, qui me faisait dissocier ces deux liserés bleus et préférer celui-là.

Si l’Egypte était un don du Nil, le monde devait être un don de l’Euphrate, me disais-je en paraphrasant innocemment Hérodote.

Peut-être à cause de Bagdad aussi, et de Babylone, et de Bassora, et de Sinbad. Histoires écoutées, histoires lues, histoires rêvées.

À la sonorité s’ajoutait une puissance évocatrice nouvelle, des images, des rêveries, des vagabondages. L’Euphrate, en plus de donner à entendre et à rêver, commençait à donner à voir et à penser.

Barrage Atatürk

Plus tard, la Mésopotamie n’était plus l’empire Perse, ni celui d’Alexandre ; dans la presse, elle est l’empire du Mal ; l’Euphrate devenait violence, le fleuve était sang, le rêve m’échappait, les rendez-vous imaginés s’éloignaient, ajournés.

Sur les cartes, ce n’était plus des épis de blé, ni des tablettes cunéiformes, mais des grosses flèches et des barils de pétrole. Les étoiles rouges et diformes qui marquent les conflits. On y apprend des barrages, et non loin une autre révolution.

Cet Euphrate-là se raconte, je pourrais le raconter…

Plus tard, encore, avant même d’oser plonger dans un voyage si hypothétique, alors même que cette sonorité sommeillait dans un coin poussiéreux de ma mémoire. Une photo de Birecik, et l’atlas grand ouvert. L’Euphrate est turc. Firat Nehri. Firat Nehri. Par quels affres suis-je donc passée pour qu’il ne resurgisse qu’avec tant de difficultés et de béquilles ? Il aurait dû être évidence.
L’Euphrate devenu Firat, l’Euphrate redevenait possible.

Et le voyage si hypothétique eut lieu. L’Euphrate pouvait enfin être.

Une si longue attente et soudain l’urgence.

Sous le pont de Birecik, coule l’Euphrate.…..

Euphrate, Birecik #2

Je le retrouve plus tard, dans la torpeur d’Halfeti. Sur la route, je guettais le moindre coin bleu qui apparaissait ; je cherchais sur l’atlas le moyen de rester au plus près de ce liseré bleu. Quelques galets glissés dans la poche, une caresse sur un miroir mouvant où se reflètent de vieux rêves, de vieilles images, une sonorité qui font trembler ma main.

Plus tard encore, je le verrai canalisé aux pieds du barrage Atatürk. il n’en est pas moins émouvant dans ses chaînes.

Euphrate, entre Erzincan et KemahPlus tard encore, je le suivrai, il me poursuivra. Ses sources m’échapperont dans le mauvais temps des montagnes d’Erzurum. J’ajouterai une étape imprévue, juste pour le revoir, encore une fois, rien qu’une fois encore, dans les environs d’Erzincan.

Sans m’y plonger, j’irai dans son lit, m’y abandonnerai à une lente promenade à la fin du jour.

Tout cela se raconterait, tout cela se raconte, tout cela je l’ai raconté.

Mais je ne pourrais pas raconter ce moment, cet instant fugace, sur le pont de Birecik aux parapets gris, ce premier regard, cette première rencontre. Où l’Euphrate enfin fût.

Euphrate, Birecik #1

~ par Emmanuelle sur 29 mars 2012.

Une Réponse to “Fiat Firat…”

  1. Tous les grands fleuves exercent une telle attirance: le nom d’abord, lu sur les cartes de géographie, avant de pouvoir voyager au loin; et puis, à la première vision, oui c’est l’Euphrate, l’Amou-Daria, le Nil, l’Indus, et d’autres encore, plein d’autres, mais ils se ressemblent tous, sauf dans notre tête, car ils y sont fixés dès le moment où nous avons prononcé leur nom.
    J’ai aussi vu l’Euphrate, de façon très fugace, en Syrie…

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