Sept cents marches plus haut.

J’ai un problème avec Afyonkarahisar. C’est indubitable.

La première fois, la citadelle se dessinait dans l’horizon phrygien après une grosse journée de route, la première du voyage ; bouchons, klaxons, stationnement laborieux et échouagement (ou échouementage ? – sorte de mélange d’échouement et d’échouage où aucun ne prend vraiment le dessus et suggère le néologisme ),  dans un hôtel miteux qui avait la décence de faire concorder le prix de la nuitée à la vétusté de la chambre. Le lendemain, la fatigue avait dicté de filer rapidement vers les ondes paisibles d’Eğirdir .

Deux ans plus tard, nous arrivions au pied de la citadelle après une longue journée non pas de route mais sur les routes, celles qui se déroulent se perdent et s’entremêlent entre Kütahya et Afyon, de tombeaux phrygiens en cheminées de fée. Bouchons, klaxons, stationnement encore plus laborieux, la chambre est toujours aussi délabrée, le choix se portera sur un hôtel de catégorie supérieure, celui que nous avions trouvé un peu trop cher la première fois : velours pourpres et satins dorés piqués d’arabesques, intérieur très turc donnant sur le spectacle extérieur de l’artère principale, en fait un vieil homme qui s’acharne sur son sifflet à chaque voiture qui passe, c’est dire s’il a du souffle, on en oublierait presque de remonter le regard vers le kale ; la salle de bains, très design, n’offre pourtant pas mieux que le mince filet tiédasse du Lale Otel.

Citadelle d'Afyon

Voyage bien plus court, Eğirdir rappelle qu’il est bien agréable d’y musarder en regardant le lac disparaître dans les ombres des montagnes. Ah mais non, cette fois, on va d’abord flâner à Afyon !

Petit matin, le nez dans le Nescafé, le regard suivant vaguement NTV qui s’attardait sur les grandes manœuvres de la Jandarma, les insolations à Antalya et l’inquiétante progression de l’obésité en Turquie, programmation en boucle qu’on finit par connaître par cœur ; matin mal réveillé, gros titre en surimpression : « découverte de touristes morts d’épuisement en tentant l’ascension du kale d’Afyon ». Chaque voyage a son idée stupide, et celle-ci, énoncée la veille, valait bien Malazgirt. Un « On monte à la citadelle demain ? Chiche ! » qui plaçait la balle au centre. On ne peut même pas la mettre sur le compte d’une insolation à Antalya, cette inspiration douteuse, ni sur un épisode tragique de Doktorlar qui aurait pu encourager à noyer son chagrin dans un geste désespéré, non, l’idée est simplement stupide et comme pour toute idée stupide, il faut aller au bout.

Afyon : la vieille villeLe sac est rapidement jeté dans le coffre, l’hôtelier s’étonne de nous voir repasser devant son établissement « Nein, kein Problem, Danke. Wir gehen nur ein biβchen spazieren. Bis zum Kale vielleicht. – Ein biβchen ? Ah ah ah ! Viel Spaβ !» Mouais… Je me demande si la barrière de la langue n’est pas parfois préférable…

Le démarrage est tranquille, balade dans la vieille ville au gré des ruelles ombragées en direction du piton, zigzags entre les demeures aux façades défraîchies, crépi qui s’effrite, verts et bleus qui s’estompent et grisonnent. Puis ça se gate d’un coup, aux premières marches. Non pas que ces marches soient bancales ou glissantes, mais elles ne sont que les premières, c’est bien le problème : on dit que l’escalier qui mène à la citadelle en compte… sept cents. Bah, ce n’est rien sept cents, même pas peur, et puis à cette heure elles sont à l’ombre (bon sang, même à l’ombre il fait déjà chaud !). Le chemin serpente sur le flanc sud-ouest, bordé de mauves et de curieux arbres votifs : à la place des traditionnels bouts de tissus noués aux branches, ce sont des étiquettes de bouteilles d’eau qui s’y balancent. La couleur est annoncée…

Au final, il n’aura pas fallu plus de vingt minutes pour accéder au sommet, pauses réhydratation, photos , et je-maudis-cette-idée-géniale comprises.

Du haut de la citadelle, la vue pourrait porter loin en direction de la plaine phrygienne si la chaleur ne l’enveloppait dans sa brume. En contre-bas, Afyon s’étend mais ne s’est pas calmée. Les klaxons s’élancent et se mêlent aux hirondelles. Une légère brise soulève la poussière et fait oublier que le soleil cogne. Quelques instants à emplir le regard, quelques minutes à suivre le spectacle, de la ville qui s’agite, des visiteurs qui se photographient au pied du drapeau, un long moment à attendre et espérer que les chants des muezzins s’élèvent, mais Öğle est encore lointaine. La citadelle d’Afyon est une mauvaise pioche estivale : il faut choisir entre l’ombre et le muezzin, et entre la vue et l’ouïe mais même matinale l’ascension n’offre qu’un panorama médiocre, voilé.

Afyon : la vieille ville (quartier rénové)Retour au bas des escaliers. Entretemps, tout le petit commerce du Kale s’est mis en place, vendeurs d’eau et surtout, posés sur les premières marches, des balances ; sûrement une opération du ministère de la Santé qui enverra ses félicitations aux inconscients pour avoir, à leur façon, contribué à la lutte contre l’obésité (et les réprimandera pour avoir risqué l’insolation). Me sentant plus légère de quelques grammes, plus sûrement parce que les ruelles sont en pente descendante, c’est d’un pas rapide que je traverse la partie rénovée de la vieille ville, trop proprette, dévoilant un petit air d’Amasya.

Je règlerai mon problème avec Afyon une autre fois. Vite, à Eğirdir !

Citadelle d'Afyon

~ par Emmanuelle sur 2 avril 2012.

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