Prométhée dans le Caucase.

Infortuné ! ce sont les dons que j’ai faits aux mortels,
qui m’attirent tant de rigueurs. J’ai dérobé le feu céleste ;
je leur en ai fait part ; et ce présent est devenu
pour eux le principe de tous les arts, la source de
mille avantages : voilà le crime pour lequel je suis enchaîné,
et exposé, sur cette roche, à toutes les injures de l’air.

Eschyle, Prométhée enchaîné, v.100 sq.

Inutile de rappeler le mythe de Prométhée, ce titan qui dans la mythologie grecque a défié les dieux pour apporter la connaissance aux hommes, sous la métaphore du feu volé à Zeus, et qui a été condamné au supplice de se faire dévorer le foie chaque jour par un aigle, enchaîné au Mont Caucase.

Prométhée a un lointain parent, un cousin caucasien : Amirani. Sans que les spécialistes fassent de lui un ancêtre du grec, dont le mythe aurait été un simple emprunt, il partage avec quelques héros hellènes certaines caractéristiques, parmi lesquelles son origine, son enfance, des faits d’arme, et la fin de sa carrière. On trouve ainsi, chez ce super-héros, des traits communs avec Jason, Héraklès, Tantale et pour ce qui nous intéresse ici Prométhée.

Un vieux substrat culturel donc, commun, avant d’évoluer en des branches différentes. Dumézil frémissait devant tant d’audace.

Amirani, aussi peu respectueux des dieux caucasiens que ne l’était Prométhée à l’égard de l’Olympe, s’attira les foudres divines, dans le Caucase également, à croire qu’il y avait là une certaine vocation.

Selon les versions du mythe, sa condamnation est identique à celle de Prométhée, enchaîné à la montagne, le foie dévoré par un aigle, son fidèle chien léchant chaque jour ses entraves pour les réduire et permettre au géant de s’en libérer ;  mais chaque semaine, les forgerons venaient, et de nouvelles chaînes réduisaient ces efforts au néant. Ailleurs, Amirani est englouti par la montagne, retenu dans une cave dont il était impossible de s’échapper ; une fois par an, la roche le libérait, et Amirani se retrouvait projeté dans les airs,flottant entre ciel et terre, les hommes tentaient de le libérer ; mais chaque année, l’inconséquence d’une femme le renvoyait dans les entrailles du Caucase. Elle aurait pu s’appeler Pandore.

Au XII° siècle, à la cour de la reine Tamar, le mythe d’Amirani n’échappant pas à l’air du temps se christianisa, mua en légende dans un long poème épique, l’ Amiran-Darejaniani, l’un des premiers textes vernaculaires et séculiers de la Géorgie attribué à Mose Khoneli ; Amirani devenait dans le même temps rien moins que le symbole de la liberté et le père de la nation géorgienne. Un peu Arthur sur les bords, aussi, Amirani.

Mythes grec et caucasien, légende géorgienne, et une permanence : en toile de fond un énigmatique « Mont Caucase » qui n’existe sur aucune carte, de quoi laisser courir toutes les imaginations….

Le Mquinwari est, quoique moins haut de deux mille pieds que l’Elbrouz,
le rocher où, selon la tradition mythologique, Prométhée fut enchaîné.

A. Dumas, Voyage au Caucase, 1859.

Les Russes, pas embêtants, ne semblent pas revendiquer le mythe, et le laissent volontiers aux Géorgiens. L’Elbrouz, du haut de ses 5 642 mètres aurait pourtant fait un bon candidat. Sans doute qu’être le toit de l’Europe suffit à sa splendeur, que le feu prométhéen lui aurait même éventuellement fait de l’ombre, et puis, il faut bien dire qu’avec toutes les légendes qu’il accueille, une de plus ou une de moins….

Soit, le Mont Caucase est donc géorgien. Mais pourquoi le mont Kazbeg ? On aurait plus facilement imaginé le mont Chkara, deuxième sommet de la chaîne et point culminant du pays.

L’avantage du Mont Kazbeg sur ses concurrents directs est qu’il est facile. Son ascension ne présente pas de difficulté particulière, de l’avis des alpinistes, contrairement au mont Chkara; et surtout, il est à à peine quelques heures de route de Tbilisi, par une route plutôt confortable, asphaltée sur presque tout le parcours. En trois heures au départ de la capitale, la marchroutkas vous dépose à Kazbegi, au presque terme d’une route stratégique, la seule à trancher la chaîne, perpendiculairement. Elle a le nom pas très accueillant de Military Highway, bordée sur une grande partie de tunnels quasi-aveugles, abris militaires.

Inutile donc de s’enfoncer en Svanétie où le foie du titan aurait peut-être souffert davantage des supra que d’un aigle aux ordres de Zeus. D’ailleurs, la Svanétie a déjà Jason et la Toison d’Or, il faut savoir partager un peu.

S’il fallait encore, après cela, convaincre les sceptiques, ajoutons que l’endroit a la beauté évidente, d’une arrogante facilité. Il suffit de construire un monastère, et ça y est, vous avez en sortant de la marchroutkas le paysage parfait, réjouissant autant les amateurs de nature que de culture ; pour le mythe prométhéen, il fallait au moins ça. Et comme Tsminda Sameba a été construit au XIV° siècle, on ne peut soupçonner une opération de communication du ministère du tourisme. Pourquoi donc alors se casser la tête ?

Kazbegi, au fin fond des montagnes, n’est pas un hameau, même pas un village. Un gros bourg, une ville, qui ne ressemble à rien, s’étalant le long de la Thergi et les pentes douces de la vallée. Pas un bout du monde. Presque mais pas tout à fait le bout de la route non plus. Plus loin, avant la frontière fermée, il est encore possible d’aller voir rire un torrent, d’abandonner Prométhée et Amirani pour suivre les pas de Lermontov et de Pouchkine dans les gorges du Dariali.

Kazbegi, c’est surtout une jolie carte postale. Une montagne ronde, prise dans les neiges éternelles, qui sert d’arrière plan à un monastère. Pour un peu, on croirait la couverture d’un guide de voyage.

Prolonger le passage à Kazbegi, avec la balade vers L’église Tsminda Sameba, au milieu des fleurs estivales.

~ par Emmanuelle sur 12 avril 2012.

4 Réponses to “Prométhée dans le Caucase.”

  1. Merci Emmanuelle pour cet très beau texte qui entretien le mystère ,si je vois les aigles, au levé du jour décrire des circonvolutions sur le mythique Mont Caucase , tu en sera avertie.
    Tiger

    • Bonsoir Tiger,

      Merci pour tes réguliers et chaleureux commentaires…
      Allez ! Dans un mois ou peu s’en faut, Walkyrie vrombira d’aise et de bonheur en retrouvant gravillons et Yavaş … :-)
      Emmanuelle

  2. De l’érudition comme je l’aime, propre à éveiller la curiosité et l’envie de départ…Pénélope

    • Merci Pénélope… :-)
      Le far-east anatolien vous attend, et au-delà, l’autre côté des crêtes du Petit Caucase ; un autre monde, mais toujours plus à l’est.
      J’oserai peut-être tenter un jour l’ouest, vos textes y invitent.

      Emmanuelle

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