La forteresse des Solymes

Les Solymes , peuple belliqueux à l’origine restée mystérieuse, cités dans l’Iliade d’Homère, se seraient installés sur un plateau entre deux montagnes, position réputée imprenable, quelque part au nord-ouest de la ville actuelle d’Antalya.

Ce qui semble certain, c’est qu’ils résistèrent à Alexandre, et qu’après quelques alliances douteuses, ils devinrent les amis de Rome, en aidant l’empire contre Mithridate.

Ce qui leur permit de garder une relative indépendance et de bâtir une ville haut perchée, dotée de tous les plaisirs d’époques successives – ils connurent deux âges d’or, sous les périodes hellénistique et romaine.

Disparus dans un tremblement de terre au 5ème siècle, ils refirent surface au 19ème, quand des voyageurs téméraires, effarés, découvrirent les ruines enfouies sous la végétation de ce coin perdu et presqu’inaccessible ; à peine fouillée et étudiée, la ville, connue actuellement sous le nom de Termessos, fait partie des destinations archéologiques de la Turquie moderne, dotée d’un 3 étoiles par le guide vert.

Il avait plu à verse pendant deux jours d’affilée lorsque, encouragée par une météo plus optimiste – bien que toujours instable,  je me décidai à visiter Termessos. L’entrée du site, au pied de la montagne, oblige les automobilistes à emprunter une route en lacets de 9 km, après avoir, comme il convient, réglé une modique somme auprès du préposé dans une petite cabane. Ce dernier s’ennuyait ferme, le temps gris ne portait pas à la promenade,  les voitures étaient rares, les taxis éventuels inexistants, bref un jour sans.

Ce préposé était aussi sinistre que le ciel : il tenta de me décourager en citant les kilomètres de montée, puis ceux de la visite proprement dite- une vingtaine selon lui ; devant ma détermination, il me tendit le billet un peu à contrecoeur, sa mine exprimant je vous aurai prévenue.

Les 9 km de montée (la route étroite est asphaltée) sont en soi une découverte, surtout sous un ciel chargé, augmentant l’austérité du lieu. Forêts à perte de vue. Echappées aux précipices vertigineux.  Dans ce décor, l’armée d’Alexandre, les hoplites ployant sous le poids de leur armure (une trentaine de kilos !), se frayant un chemin dans un maquis broussailleux, dans une interminable montée… Peut-être sous la neige ? ou sous un soleil brûlant ?

Mon esprit s’envole : Alexandre ! Je ne peux l’imaginer que sous les traits de la fameuse mosaïque exposée à Naples – ou à la limite sous la musculature de Colin Farrell dans le film d’Oliver Stone (2004)…

Vérifications faites à mon retour, l’épisode de Termessos n’est pas repris dans la biographie d’Alexandre par Arthur Weigall; il est seulement dit qu’entre Phaselis et Gordion, le légendaire général soumit Pergé et les cités avoisinantes, dont certaines se rallièrent à lui sans lutter…

Quoiqu’il en soit, je parvins au parking de l’entrée des ruines, où se trouvait une seule voiture ; de nouveau une cabane en bois et un préposé, qui me rassura sur le kilométrage à parcourir ; d’un coup d’œil il avait jaugé ma condition physique, pour vous le petit circuit sera bien suffisant, les sentiers sont très glissants. Il me vendit un plan que je trouvai obscur, même encore aujourd’hui que je connais l’endroit.

De fait, les sentiers étaient très glissants, au point que je regrettai de ne pas avoir emporté un bâton de marche ; qu’avaient-ils au pied, les soldats d’Alexandre ? Des sortes de bottes en cuir, lacées sur la jambe, et couvertes de jambières en métal ?

Mais stop à mes peu vraisemblables reconstitutions! Voici la première muraille, celle qui arrêta la célèbre armée ! Ici se termine l’aventure pour les Macédoniens, mais pas pour moi, qui franchis l’endroit sans rencontrer de résistance. D’ailleurs, à part moi, il n’y a qu’un couple allemand sur le site, avec lequel j’échangerai quelques mots plus tard. Invasion touristique très très limitée. Tant mieux.

Termessos ressemble à bien des égards – toutes proportions gardées – à ces temples d’Angkor émergeant d’une jungle où la végétation a repris ses droits. Termessos, c’est avant tout une forêt – pins, oliviers, épineux – où gisent ça et là quelques pierres oubliées, parfois un semblant de portique, la base d’un temple, un éboulis pouvant passer pour une ancienne construction, une frise qui court sur un caillou solitaire, les vestiges d’un aqueduc.

Bien malins, les archéologues qui décrètent qu’ici se trouvait une rue animée, avec ses tavernes, ses magasins, ses lupanars, et un peu plus loin la demeure d’un riche mécène ou un temple dédié à telle divinité… Ce qui frappe avant tout à Termessos, c’est le nombre de citernes (heureusement recouvertes d’un grillage, pour éviter les chutes malencontreuses) ; on ne manquait pas d’eau, sur ce promontoire isolé.

Ni de distractions semble-t-il. Comme dans toutes les cités gréco-romaines, Termessos avait son théâtre.

Mais quel théâtre !!!!

Aucun sentier ne permet d’y accéder ; après la pancarte, un chaos de gros cailloux qu’il faut escalader si l’on veut fouler les gradins. Voilà qui limite fortement les visites culturelles guidées… J’ai envie d’ajouter une fois de plus, tant mieux. En tout cas, ce jour-là, il n’y a que moi, le couple allemand, le silence et une beauté à couper le souffle.

Si un peu plus tôt j’ai pensé à Angkor, ici le décor évoque immanquablement le Machu Picchu ! Un théâtre accroché à flanc de coteau, face au mont  Solymos (actuellement Güllük), amphithéâtre sublime au bord d’un précipice, entouré de montagnes arides et majestueuses.  Comment ne pas entendre les voix des chœurs de tragédie, qui résonnent, graves et troublantes ? Comment ne pas entendre les monologues, les invectives, les pleurs, les supplications, le désespoir des magnifiques textes antiques qui nous sont parvenus? Qu’avaient-ils besoin de mise en scène, dans un tel cadre naturel ?

Et aussi les scènes burlesques, les masques, les acteurs juchés sur leurs cothurnes, et les gradins qui croulent de rire sous les farces grotesques ? Là où je me trouve, les spectateurs des places bon marché se bousculent, grignotant des olives ou des graines de pastèque ; et tout en bas, sur les sièges à dossier, les élégantes en ombrelle se pavanent, et les notables pérorent entre eux.

Je m’arrachai difficilement à ce lieu d’exception : de tous les sites visités en Turquie, Termessos reste pour moi le plus beau, avec Hattusa. Suivant les conseils du gardien, je n’ai pas escaladé la montagne pour découvrir les nombreux sarcophages de la nécropole sud,  disséminés dans la végétation ; je suis descendue par un sentier qui recèle quelques tombeaux lyciens fascinants, le long de la falaise. Pour enfin me perdre dans le fouillis des sarcophages éventrés de la nécropole ouest.

Mon pique-nique à peine terminé dans le parking des ruines, un car scolaire a débarqué sa cargaison de gamins déchaînés ; l’instituteur, nouvel Alexandre, s’avançait vers le bureau du garde, précédé par les clameurs féroces de ces jeunes impétueux de la Brigade des Compagnons, qui valurent au  général macédonien tant de glorieuses victoires. Ne manquait que Bucéphale.

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~ par Pénélope sur 28 avril 2012.

4 Réponses to “La forteresse des Solymes”

  1. merci pour ce papier qui donne envie de connaître ANNE

  2. C’est le but de tous les rédacteurs de ce site… Donner envie de découvrir un pays aux 1000 facettes, qu’il ne faut surtout pas réduire à une destination touristique de masse !

  3. Tres beau récit , cela donne vraiment envie découvrir ce site. Decidement il faudra que je prépare un autre voyage..Merci Pénélope.
    Tiger

    • Moi aussi, il faudra que je prépare un autre voyage… Je suis loin d’avoir épuisé tous les trésors de la Turquie ! C’est un pays qui donne envie de revenir…

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