Dormir dans un konak à Kula

Kula ? Voilà un nom qui sonne bien à l’oreille, court, direct, évoquant les steppes d’Asie centrale. Mais qui a entendu parler de Kula ? Qui s’est arrêté à Kula ? Peut-être a-t-on entrevu ce lieu improbable sur l’interminable route entre Izmir et Ankara, au cours d’un ravitaillement en carburant, jus de cerise et biscuits locaux, fourrés à la vanille ? Mais qui a eu envie de dormir à Kula ?

Il se fait que cette idée m’est passée par la tête, et que je l’ai réalisée. Je viens de Sardes, patrie de Cresus – où le Pactole boueux ne m’a offert aucune pépite – et je me rends à Gordion, pour m’attaquer au fameux nœud, via le pays phrygien.  J’ai horreur de me presser, et en examinant la carte, il me semble qu’un arrêt à Kula s’impose.

J’ai l’habitude de réserver mes hôtels la veille de mon passage, tranquille, à l’aide de mon notebook, car je n’aime pas chercher un hébergement le soir même, fatiguée de ma journée d’errance, sans connaître à l’avance les prix et le niveau de confort. A ce sujet, une parenthèse : en Turquie, le wifi est disponible et gratuit partout, même dans les pensions modestes, ce qui n’est pas le cas partout ailleurs dans le monde, loin de là.

La chaîne Anemon possède justement à Kula un hôtel de charme, installé dans un konak restauré. Séduisant point de départ ! Les rares commentaires des clients ne sont pas très favorables. Pourtant, les différents sites de réservation sont très chaleureux, et vantent de nombreuses facilités (qui se révéleront inexistantes). La chaîne Anemon  a  bonne réputation, le principe du konak me plaît, je réserve.

Kula est une ville sans charme aucun, qui s’étend au bord de la route rapide, dans un décor sans relief. Surprise, l’hôtel est fléché : c’est la première fois (et la dernière fois) qu’une telle chose m’arrive, depuis presqu’un mois en Turquie… D’abord une grande allée rectiligne, bordée de bâtiments pompeux et tristes, le modernisme type soviétique ; puis un quartier animé, plus vétuste, rues qui se croisent de façon anarchique, commerces de bric et de broc au rez-de-chaussée de maisons délabrées, trottoirs défoncés, symphonie de nids de poule. L’hôtel est toujours signalé, mais petit à petit le fléchage m’entraîne vers des rues de plus en plus désertes et étriquées – asphalte en décomposition – presque la campagne et la sortie de la ville. Et dire que le site de réservation annonçait  proche de la route rapide  !!!! Bientôt je m’engage dans une ruelle tellement étroite que je prie Allah de dissuader tout véhicule d’emprunter ce chemin en sens inverse, et surprise, je suis arrivée, et le quartier qui s’offre à ma vue est sublime.

Les konak sont de vastes maisons traditionnelles qui abritaient autrefois une famille élargie et sa domesticité. Souvent bâties comme de petites forteresses autour d’une cour centrale, porche impressionnant, murs aveugles au rez-de chaussée. La vie se concentre autour de cette cour intérieure, des galeries courent sur plusieurs étages, parfois découvertes. Ici les galeries sont fermées par un vitrage, ce qui se justifie par le climat – cette nuit-là la température est descendue sous le zéro, et on n’est qu’en octobre.

Chaque ville turque possède son quartier ancien de konak, la plupart à l’abandon, réclamant une coûteuse restauration. Lorsque ces belles résidences, généralement colorées de teintes pastel, sont bien entretenues,  c’est un véritable régal pour les yeux, un îlot paisible, un refuge esthétique dans les villes turques souvent sinistres.

Encore une parenthèse : à Birgi (30 km au sud de Salihli, en direction d’Odemis), on peut admirer la résidence de la famille Cakiraga, construite au 19ème siècle, et particulièrement bien conservée. Bâtie en U, elle s’ouvre sur un jardin exquis, et ses deux étages en bois ont conservé une magnifique décoration murale, destinée à plaire aux deux épouses du propriétaire, l’une originaire d’Istanbul et l’autre d’Izmir, chacune disposant d’un étage consacré à sa ville. Quel raffinement dans la délicatesse….

Revenons à mon konak de Kula. Les gérants habitent une dépendance dans la cour ; ils sont charmants  mais pas polyglottes pour un sou. Le mari travaille à l’extérieur et ne rentre que le soir, et en attendant faut se débrouiller avec madame, qui peine à manipuler l’ordinateur, à trouver la bonne clé et la bonne chambre, c’est-à-dire celle dont la serrure accepte de fonctionner. Clés d’époque, de longueur démesurée, de véritables clés de conte de fée, et des serrures archaïques, au mécanisme étrange et compliqué.

Les chambres n’ont pas dû changer beaucoup depuis le 19ème, vastes comme des salles de danse, boiseries sombres et bien cirées, longues soieries jaunes aux fenêtres déjà occultées par des volets extérieurs, côté rue comme côté galerie. Le tout un peu sombre mais adieu l’intimité si on ouvre les volets des fenêtres donnant sur la galerie !  La salle de bains est installée dans une minuscule alcôve, à peine plus grande qu’une armoire, et l’on doit se laver les dents assis sur le siège des toilettes. C’est qu’autrefois on se rendait au hammam et on ignorait les commodités modernes, et il a bien fallu trouver un moyen de les intégrer sans toucher au design de la pièce. Autre concession à notre siècle : l’inévitable télévision.

Une fois la petite fille des gérants au lit et les cris de ses jeux éteints, les galeries sont plongées dans le silence, à peine rompu par les pas des rares clients qui rejoignent leur chambre. L’escalier en bois grince une dernière fois, et la nuit s’installe, calme, jusqu’à l’aube où Allah se rappelle à nous par le chant du muezzin tout proche.

Une commodité pourtant annoncée n’existe pas (ou plus ?) au Anemon konak de Kula : de restaurant, point, et si l’on veut dîner, il faut s’aventurer dans le centre de la cité.

Inutile d’espérer trouver, dans cette ville oubliée du monde, ce que nous, occidentaux gâtés, appelons un restaurant de charme. Avec de jolies tables en terrasse, des fleurs aux fenêtres, un décor rustique étudié. Par contre, on peut essayer une de ces cantines rationnelles, comme on en voit aussi dans certains quartiers populaires de Bruxelles. Je dois être en décalage avec les horaires de la population, car je suis la seule convive, et la première surprise passée – d’où sort cette blonde étrangère, solitaire de surcroît ?- le cuistot et le serveur sont aux petits soins.

Quelques plats exposés dans le comptoir vitré, le choix est vite fait : une soupe aux fayots (costaude), un ragoût de mouton aux légumes et son riz (tendre et légèrement piquant), une salade tomate concombre (le grand classique turc), un bol d’olives (l’autre grand classique), un kadaïf (industriel), un menu simple mais savoureux malgré la modestie du lieu. Et quand je demande un coca, le serveur se précipite à la boutique voisine pour m’acheter une cannette. Et le voilà tout heureux de constater ma satisfaction. Quant à la note…dérisoire, elle en dit long sur le niveau de vie local.

Au petit déjeuner, derrière une belle porte en bois,  je découvre la salle à manger du konak, une pièce de caractère, coquettement aménagée. Quelques tables rondes, un tapis coloré couvrant un parquet impeccablement ciré,  un écran plat gigantesque qui occupe tout un pan de mur. Que ferait-on ici sans ces télévisions omniprésentes ? Symboles de progrès, de participation au monde.

Le petit déjeuner comporte un choix de pains frais, tout juste sortis du four, dont ce simit couvert de graines de sésame, qu’on trouve partout sur les étals de rue et dont je raffole… Dans les couloirs déserts du petit matin, je me prends à regretter les éclats de voix de la fillette, sans doute encore endormie, moderne écho de la nuée d’enfants qui devaient animer les konak à l’époque de leur splendeur. Mon konak de Kula est d’une beauté figée,  musée nostalgique d’un temps qui ne reviendra plus.

Au moment du départ, je demande au gérant s’il n’existe pas une autre route que la ruelle exigüe de mon arrivée, formant un coude empêchant toute visibilité. Non, non, mais aucune crainte à avoir, le soir, les gens du quartier rentrent au bercail, et le matin, ils partent au travail… La circulation se régule d’elle-même ! Logique imparable. En abordant le virage étroit, je crains de me trouver face à un gardien de nuit rentrant de son labeur, ou à un noctambule attardé – mais rien ne se produit, et au-delà de cette frontière, je retrouve l’agitation de la ville moderne, les embouteillages, les klaxons, le chaos généralisé,  les trottoirs défoncés, les piétons sur la chaussée, les motos qui slaloment entre les nids de poule, et finalement la route rapide de la Turquie d’aujourd’hui. Back to the future.

NDLR. J’ai hésité longuement sur le genre et le nombre du mot konak ; j’accepte par avance toute contestation à mes choix…

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~ par Pénélope sur 10 mai 2012.

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