Phase d’attente à Poti.

Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.

Batumi


Quarante-huit heures à tuer à Batumi en espérant que ce ne soit pas elle qui nous achève. Quarante-huit heures à suer, suinter, transpirer, ruisseler, dégouliner au bord de la Karadeniz dont la propre évaporation estivale est sitôt compensée par les eaux de ses riverains. Quarante-huit heures à attendre le vol TK 392 qui atterrira à Istanbul, parce que sauter dans le précédent s’est finalement avéré trop gouteux, euh… coûteux. Parce que surtout il a fallu d’abord se rendre à Batumi pour le savoir.

Il y a bien la plage, il paraît même qu’une fois dans l’eau on ne se rend plus trop compte du micro-climat de la mer Noire ; mais je peux assurer que sur les galets il n’en est rien.

Il y a bien un café internet climatisé mais aussi un las soupir qui accompagne l’énième fermeture brutale de la session en pleine lecture ou rédaction sitôt le crédit écoulé, à la micro-seconde ou au micro-tetri près ; et puis, en sortant, la tropicalité de Batumi est encore plus cinglante, assommante.

Il y a bien le musée Staline, mais il n’occupe pas quarante-huit heures.

Il y a bien enfin quelque 50% des terrasses que compte le pays, réparties sur la promenade et à proximité du port. Mais en guise de cafés géorgiens, ce sont plutôt des tavernes bavaroises à ciel ouvert, où les litres de bière s’écoulent, suent, suintent, transpirent, ruissellent, dégoulinent au bord de la mer Noire à un rythme qui tranche avec l’ordinaire caucasien, où même les blondes nattes et les poitrines généreuses des serveuses semblent destinées à tromper le visiteur qui ne savait déjà plus quoi faire pour tromper et la soif et le temps et l’ennui. On peut s’intéresser quelques instants au spectacle de ces tablées, poignées d’amour  caractéristiques d’un certain penchant pour le houblon qui suent, suintent, transpirent, ruissèlent, dégoulinent, luisantes, sur les bermudas de plage jusqu’à ce qu’un vigile vienne signifier à ces messieurs de couvrir les effets adjariens des Airs des Eaux et des Lieux (1) d’un bout d’étoffe sous peine d’être privés de Toison euh… boisson d’or.

Mais quelques instants ne font jamais quarante-huit heures….

Plage de Batumi Musée Staline, Batumi
Terrasse à  Batumi Port de Batumi

 Tuer le temps à Batumi…

Il faut alors, au terme d’une lutte interieure pour ne pas laisser vaincre Batumi, rassembler force et énergie pour oser un ultime sursaut, braver une dernière fois le tropique du Karadeniz et rejoindre la gare routière, en se souvenant qu’en de telles circonstances, le salut du voyageur tient en un seul mot : marchrutkas. Ces véhicules dédiés aux transports de personnes, des Ford transit pour la plupart dès qu’il s’agit de liaisons importantes de ville à ville, ne sont pas particulièrement confortables, mais il y a toujours plus d’air qui y circule que sur les rives de la mer Noire pour peu que les personnes installées aux places stratégiques que sont celles donnant sur les fenêtres qui s’ouvrent acceptent de créer le courant d’air que tous les autres sauront apprécier à sa juste valeur.

Batumi : gare routière

Rendus là, le choix est restreint : vers l’est, c’est la mer Noire, aucune marchrutkas n’y plonge ; vers l’ouest, ce n’est que la morne Colchide qui défile, succession de champs et de marais jusqu’à Kutaisi, piqués de maigres hameaux dont on n’est pas sûrs de pouvoir repartir et il ne s’agirait pas d’être contraints de subir vingt-quatre heures supplémentaires dans la région parce qu’aucune marchrutkas ne nous aurait ramenés à Batumi ; vers le sud, c’est Sarp et la Turquie, un climat à peine moins pire pour l’avoir subi un an avant, et quitte à suer, suinter, transpirer, ruisseler, dégouliner au bord de la Karadeniz, autant plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !(2)

L’inconnu ? Il ne reste plus que le nord : Kobuleti pour découvrir la reconversion d’une ancienne station soviétique, le parc Kolkheti pour parcourir en barque les marais saumâtres infestés de moustiques, l’esprit navigant entre l’épopée d’Appolonios de Rhodes(3) et les études d’Hippocrate(1), ou Poti.

Ce sera Poti, donc, en passant sans s’y attarder à Kobuleti….

En quittant Batumi vers le nord

La marchrutkas s’ébroue, longe la voie de chemin de fer qui longe le port, prolonge sa trajectoire sur la voie rapide qui donne à voir les géants des mers qui attendent leur place dans le port, gravit la dernière bosse des monts Pontiques qui cette fois touchent complètement et définitivement à leur fin, dégringole en roue libre l’ultime pente, traverse Kobuleti, une rue longue de quelques kilomètres, entre pinèdes et vieux sanatoriums, antiques dortoirs de colonies, trous béants et engins de chantier comme autant d’évidentes excroissances d’un côté, maillots et serviettes de plage qui tentent de sécher sur des cordes à linges aux premiers, seconds et troisièmes étages des maisons colorées dont les pas-de-porte sont dévolus aux boutiques de souvenirs, d’articles de plage et aux gargotes en pleine effervescence estivale de l’autre, poursuit sa course dans la somnolence de la plaine côtière à travers les marais, arrive enfin à Poti.

Kobuleti Kobuleti Kobuleti

Kobulteti…

Poti….

Poti : la grande rouePoti, cela pourrait être Strabon, une colonie grecque fondée au VIII° siècle avant J.-C. à l’embouchure du Phase, un temple dédié à Cybèle face au Pont-Euxin. Poti, cela pourrait être l’Argos qui pénètre en Colchide, Jason et son équipage qui ne sont plus bien loin ni de Médée ni de la Toison d’Or. Poti, cela pourrait être un port, charriant depuis vingt siècles esclaves, charbon, manganèse ou armement entre Europe et Asie, des quais arpentés tour à tour par marchands et militaires. Poti, enfin, ce pourrait être cette émotion devant l’une de ces improbables frontières, les Anciens ayant fixé l’Europe et l’Asie de part et d’autre du Rioni, avant que d’autres ne remplacent le fleuve par les montagnes, le Phase par le Caucase.

Poti, c’est une place démesurée, un rond-point improbable aux issues qui ne mènent sans doute nulle part, une ruelle comme unique signe de vie et qui mène à une autre place démesurée, un autre rond-point improbable, vide et silencieux, agonisant. Là, tout aussi improbable, une cathédrale tout aussi démesurée, une masse de béton au cœur d’un terrain vague, sur le modèle d’Hagia Sofia paraît-il.

Cathédrale de Poti

De ce rond-point démesuré, une avenue toute aussi vide, déserte, agonisante, traverse le fleuve et mène au port. Allée  bordée de façades décrépies, de maisons qui s’écroulent, d’immeubles informes et anonymes, derrière lesquels s’élèvent d’autres immeubles construits dans l’urgence, appartements de fortune ouverts au vent si seulement vent il y avait.

Et le port. Un mur de béton, quelques mats et cheminées qui le narguent en se dressant un peu plus haut, une statue sévère. Rien d’autre. La grande roue sur la place démesurée où s’élève la masse de béton de la cathédrale aurait éventuellement permis d’aller plus haut que le mur de béton. Si les nacelles n’étaient rongées par la rouille, la structure aussi fragile qu’un château de sable, vestige d’un temps que l’on a du mal à saisir, juxtaposition étrange d’ères de Poti que seul Poti comprend.

Port de Poti Port de Poti Port de Poti

Dans la marchrutkas qui conduit à Batumi, le même chauffeur et quasiment le même équipage qu’à l’aller. Parmi eux, ceux qui ont cherché un peu d’air, et ceux qui sont allés faire leur stock de poisson. Des fenêtres ouvertes et des conditionnements en polystyrène qui ont envahi le véhicule, une odeur maritime, des embruns de fraîcheur, un vent d’ailleurs.

Plus que vingt-quatre heures à tuer….

Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.(2)

Batumi


—-

(1) « Quant aux peuples qui habitent sur le Phase, leur pays est marécageux, chaud, humide, couvert de bois ; il y tombe, dans toutes les saisons, des pluies abondantes et fortes. Ces hommes passent leur vie dans les marais. Ils bâtissent au milieu des eaux leurs habitations de bois ou de joncs. Ils ne marchent guère que pour aller à la ville ou au marché ; mais ils parcourent leur pays, montant et descendant les canaux qui y sont en grand nombre, dans des nacelles faites d’un seul tronc d’arbre. Ils font usage d’eaux chaudes, stagnantes, putréfiées par l’ardeur du soleil, et alimentées par les pluies. Le Phase lui-même est, de tous les fleuves, le plus stagnant et le plus lent dans son cours. Les fruits qui viennent dans cette localité sont chétifs, de mauvaise qualité et sans saveur, à cause de la surabondance des eaux ; aussi ne parviennent-ils jamais à maturité. Un brouillard épais produit par les eaux couvre toujours la contrée. C’est à ces conditions extérieures que les Phasiens doivent des formes si différentes de celles des autres hommes ; ils sont d’une stature élevée, mais si chargés d’embonpoint qu’ils n’ont ni les articulations ni les vaisseaux apparents. Leur teint est jaune-verdâtre comme celui des ictériques. Le timbre de leur voix est plus grave que partout ailleurs, parce qu’ils respirent un air qui n’est pas pur, mais humide et épais, comme du duvet. Ils sont naturellement enclins à éviter tout ce qui peut les fatiguer. Dans leur pays, les saisons n’éprouvent de grandes variations ni de chaud ni de froid. A l’exception d’un seul vent local, les vents du midi y dominent ; ce vent souille parfois avec impétuosité, il est chaud et incommode ; on le nomme Cenchron. Quant au vent du nord, il n’y parvient que rarement, encore y souffle-t-il sans force et sans vigueur. Il en est ainsi de la différence de nature et de forme entre les nations de l’Asie. »

Hippocrate, Traité des airs, des eaux et des lieux, chap. XV.

(2) Charles Baudelaire, Le voyage, 1859.

(3) Apollonios de Rhodes, Les Argonautiques, chant 2 (arrivée de Jason à l’embouchure du Phase)

~ par Emmanuelle sur 18 mai 2012.

2 Réponses to “Phase d’attente à Poti.”

  1. Dieu que l’héritage soviétique est triste, et en même temps fascinant !

    • Bonjour Virginie,
      Aller à la rencontre de cet héritage était de loin l’option la plus tentante ; le climat a eu raison de cette velléité, mais au vu des kilomètres parcourus à Poti, attendre à Kobuleti peut finalement s’entendre…

      Emmanuelle

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