Sur les traces de Strabon le géographe

Strabon serait né à Amasée (actuelle Amasya), en l’an 58 avant JC. et aurait suivi une  scolarité poussée auprès d’un certain  Aristodème, à Nysa, province de Carie, Pont-Euxin, actuellement la Turquie. Grand voyageur (Egypte, Libye, Grèce, Italie…) il aurait également suivi des cours de géographie à Rome. Auteur d’une Histoire (perdue) et d’une Géographie en plusieurs volumes (conservée), somme des connaissances de l’époque. Cartographe avisé, jugez vous-même.

Le voisin de ma pension à Pamukkale tient une petite agence de tourisme ; à ce titre il vient chaque matin  converser amicalement avec les convives du petit déjeuner, dans l’espoir de se faire quelques clients pour la journée.  Il m’a précédemment proposé une « excursion » à Aphrodisias, son argument étant qu’une journée sans conduire ma voiture serait « reposante », mais devant mon refus, il n’a pas insisté, c’est la méthode locale : on propose, mais on sait quand on doit s’arrêter pour ne pas lasser le chaland. Le matin de mon départ vers Ephèse, je lui fais part de mon projet d’un arrêt à Nysa. Nysa ? Connais pas, et pourtant je suis guide, confesse-t-il ingénument ; où est-ce ? Je lui montre la carte, il reste perplexe.

Nysa existe vraiment, parole de globe-trotter !

Façon voyage organisé, avec guide (parfois) diplômé.

Nous voici arrivés, mesdames et messieurs, dans la ville dédiée à Dionysos, fondée par trois frères, dont l’un s’appelait Athymbros ;  Athymbra est l’autre nom du lieu; admirez, sur votre droite, les vestiges du stade, ingénieusement construit sur le flanc de la colline (seuls les gens assis sur la droite du car croient distinguer quelques vagues gradins, les autres ne voient strictement rien, le car ne s’arrête pas).

 Et maintenant voici les ruines du théâtre, construction unique grâce aux bas-reliefs de l’avant-scène, exceptionnellement conservés ; je vous prie de faire attention, les marches peuvent être glissantes, il est préférable de rester groupés et de ne pas grimper sur les gradins (un tiers des touristes ne descend pas du car, prétextant des jambes fragiles) ; ces bas-reliefs représentent  etc. etc. (à ce stade, la plupart des touristes perdent le fil et pensent au SPA dont l’hôtel du soir est, paraît-il, doté ; les messieurs cherchent le meilleur angle pour les photos) ; pour suivre (on remonte dans le car pour franchir 500m, en côte assez raide il est vrai), nous nous rendrons dans la cité proprement dite, dont les ruines se trouvent dispersées dans les bois d’oliviers ; je vous conseille d’utiliser les commodités du car, celles du site étant hors service ; cette excursion est réservée aux bons marcheurs, 800 m sur un sentier malaisé… (la plupart des gens restent dans le car et grignotent un en-cas ; seuls les mordus, dont les cinéastes et photographes amateurs, suivent le guide sur un chemin de terre mal tracé entre les oliviers), etc.etc.

Façon Indiana Jones.

Notre aventurier, sac à dos, chaussures de marche, gilet multi-poches et solide gourdin pour affronter les éventuels kangals, ces féroces molosses gardiens des troupeaux, notre héros, donc,  a entendu parler d’un fabuleux tunnel construit par les Romains pour canaliser la rivière… Il sait que ce torrent de montagne est à sec en été mais qu’il faut craindre des crues subites, que peut-être ce tunnel est embroussaillé, obstrué de débris accumulés, effondré en certains endroits ; qu’importe, c’est l’aventure et quelle gloire s’il découvre une pièce de monnaie, une statuette antique, une inscription sur un caillou, qui sait, un véritable trésor, un souvenir de ce Strabon le géographe. En s’assurant de ne pas être suivi (il ne veut pas partager son succès), il s’engage dans le sentier indiqué sur son plan (déniché dans un vieux guide aux dates périmées), sentier qui doit le mener au fond du ravin, à l’entrée du fameux tunnel. Mais le sentier n’a plus vu de passant depuis longtemps et se perd rapidement dans le sous-bois ; la végétation est si dense qu’il faudrait une machette (un oubli funeste) pour parvenir au but. Le ravin gardera son secret. Même si l’on entrevoit un passage en zoomant avec la caméra.

Et la vérité… (octobre 2011)

L’habituelle pancarte brune indiquant les sites touristiques annonce Nysa dans le bourg de Sultanhisar. Mais Sultanhisar n’a rien d’une fière citadelle (hisar), c’est un gros village aux rues sans asphalte,  aux maisons décrépites, à la saleté décourageante ; chiens pelés errants, basse-cour en liberté, bourricots résignés, motos qui slaloment entre les flaques (il a plu ce matin) et femmes sans âge, vêture sombre et informe, tête couverte et gros bas noirs. Une misère ordinaire, à cinquante kilomètres des plages paradisiaques, hôtels all inclusive, touristes en short et tongs de plastique. Je parviens à traverser ce triste lieu, non sans de multiples détours et demandes à des locaux ahuris, pour retrouver le macadam et une adorable route sinueuse entre les oliviers. La cahute d’accès est vide, mais un homme surgit d’une maison isolée : il me propose de payer en partant … Drôle d’idée ! Puisque je suis arrêtée, je m’acquitte du droit modique de trois livres turques et je repars sur la route, accompagnée d’un large et vague geste de la main de mon mentor « C’est par là… »

Nysa est bâtie de part et d’autre d’un ravin encaissé, les deux rives reliées par un pont dont on aperçoit les vestiges.

Quelques gradins du stade subsistent sur un versant abrupt, presque à la verticale – quelle superbe perspective pour les spectateurs des rangées supérieures, mais où donc se nichait le stade proprement dit, dans cette cambrousse regagnée par la végétation ? Cette ville est un défi pour les architectes, une prouesse technique ; je pense aux villages perchés des Alpes, et je tente d’imaginer la cité dans l’antiquité, telle qu’elle devait apparaître, à l’époque de sa splendeur, au temps où Strabon y suivait des cours réputés.

Que serait une ville romaine sans son théâtre (notre cinéma) ?  Déception : les rares et magnifiques  bas-reliefs de l’avant-scène, racontant la vie de Dionysos, presqu’intacts, sont emprisonnés comme des coupables ou des bêtes sauvages, protégés des vandales par d’horribles barreaux cadenassés.

Plus loin, le bloc sanitaire moderne est encore plus ruiné que les vestiges antiques : manifestement, ici tout est dévasté, pillé. Quel dommage ! Car si l’on s’aventure dans la forêt d’oliviers, en suivant une pancarte presqu’illisible, on atteint l’agora, colonnes ioniques surgissant entre les arbres, et les traces d’un  gerontikon; tout est tranquille, absolument désert, luxe, calme et volupté, je suis comme un archéologue ébloui découvrant une cité perdue.

Lorsque je regagne ma voiture, garée près du théâtre, un autre véhicule survient, un couple à bord, où sont les ruines ? Et je répète le geste large et vague du gardien, c’est par là… Ah bon ? Dans les bois ? D’abord hésitants, ils font demi-tour. Trois livres turques pour ça ? Ni toilettes, ni boutiques, ni rafraîchissements ? Non, non, il a raison, le gars de l’entrée qui propose de payer en partant – ou de ne pas payer? Il sait, lui, que tout est à l’abandon et il craint les réclamations. Mais moi je ne regrette rien, j’en ai eu pour mon argent.

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~ par Pénélope sur 27 mai 2012.

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