Taxi Driver.

Il fait chaud et lourd à Yerevan, une atmosphère étouffante qui n’invite pas vraiment à flâner. Il n’y a pas trente-six solutions : s’affaler dans des canapés à boire du champagne à 35 000 drachmes (AMD) la bouteille sur l’une de ces terrasses branchées qui tapissent le centre-ville, ou se mettre au vert quelques heures, sortir de Yerevan, en souhaitant qu’il y ait une barrière climatique ceinturant la ville au-delà de laquelle l’air des montagnes apaiserait l’ambiance pesante de la capitale.

Yerevan : "gare routière" de Hrachia GhaplanyanUne marchroutkas démarre, devant le théâtre Hrachia Ghaplanyan et un vieux bus jaune à gaz qui tente de se rafraîchir comme il peut, pour déposer ses passagers à Sevan, ville minuscule au bord du lac, ce qui ne l’empêche pas de renvoyer à sa périphérie le trottoir et la guitoune qui font office de gare routière.

Et en bons imprévoyants, cela ne désoriente ni ne déboussole, cela a-oriente, et a-boussole. Logiquement, pour rejoindre le lac, si nous sommes où nous pensons être, il faudrait filer tout droit, plein est, ou obliquement, vers la droite, vers le sud-est. Mais la gentille dame qui nous a renseignés nous dirige vers la gauche, au nord, avant qu’un gentil monsieur nous dise que c’est dans la direction  opposée, avant qu’une maraîchère nous montre l’ouest qui mène à l’office du tourisme, bureau en lambeaux au bout d’un couloir sans âge dans un immeuble qui ne saurait tarder à s’écrouler, avant que… Les nerfs s’affolent autant que la rose des vents de Sevan, ville minuscule au bord du lac où atteindre le lac semble exiger carte et boussole.

Route de Yerevan à Sevan, Arménie.

Ne reste qu’à se diriger vers la file de taxis aperçue en arrivant, et de demander au premier de nous déposer là où l’on croit encore vaguement pouvoir souffler une heure ou deux. Sur le minuscule plan de la ville à la page 177 du Lonely Planet, deux endroits semblent rapidement accessibles : la pointe, avec ses églises – mais il y a comme une saturation d’églises – et une longue plage à l’opposé de la ville. Le taxi insiste un peu pour nous emmener vers les églises, puis demande 3000 AMD pour nous déposer là où nous le souhaitions, entre le parasol de Hayots Ojakh et l’hôtel n°9.1

Mouais, apparemment, il n’y a pas de ceinture climatique autour de Yerevan, et l’air n’est pas plus agréable dans les montagnes…

Négocier le forfait conventionnel, de l’ordre de 500 AMD pour une course de moins de cinq kilomètres, en étant prêts à nous arrêter à 1 000,  top là à  500, puis monter dans la vieille voiture poussiéreuse, et rester attentif au parcours. Il n’y a pas même trois-cents mètres qui ont été parcourus, que ça ne loupe pas : le taxi-driver, une sorte d’Aldo Maccione qui a un peu trop forcé sur la bière et le soleil, dessine dans la crasse du tableau de bord un 1 000 bien peu ambigu. Puis insiste pour nous mener à un hébergement. Ou la confirmation que la principale tâche d’un chauffeur de taxi arménien n’est pas de rouler, mais de vous mener où et comme bon lui semble, de feindre de n’avoir pas compris la destination escomptée (il était assez évident que nous n’envisagions absolument pas de passer la nuit à Sevan, entre les « Yerevan » réitérés et l’absence de bagage).

Mouais, finalement, je crois bien qu’il y a une ceinture climatique autour de Yerevan, qui rend la capitale plus respirable que les rives du lac Sevan….

Lac Sevan, ArménieTon qui monte, portière qui s’ouvre violemment en marche ; c’est qu’il ne s’arrête même pas Aldo, qui en profite pour poursuivre sa course avec une exemplaire leçon de machisme : les femmes, elles n’on rien à dire, non mais, vous vous croyez où ? Ton qui monte encore plus, et nous voilà dans un coin perdu entre des bungalows loqueteux – le fameux hébergement de rêve –  d’un côté d’un semblant de route carrossable, et l’entrée d’une de ces innombrables plages privées de l’autre.

C’en est trop, le lac est plein. Retour immédiat et houleux à la gare routière ; balancer 1 000 AMD sur le siège pour les 1300 mètres de l’escapade, claquer la porte, il n’y a même pas à savoir parler arménien, je pense que c’était assez éloquant pour qu’Aldo ait compris, acheter les places pour Yerevan, ça tombe bien, il y a une marchroutkas sur le départ ; s’y coincer et occuper les quarante minutes du retour à promettre les pires tourments de Cerbère aux chauffeurs de taxi arméniens en général, et à celui de Sevan en particulier.

Le lac Sevan, à la surface délicatement froissée par le léger bruissement d’air, caressée par l’atmosphère sereine des montagnes, n’aura été qu’un frêle trait bleu au bout d’une langue de sable grisâtre, jonchées de cannettes et de sachets poubelles éventrés.

De toute façon, il est fort à parier que s’en approcher davantage n’aurait rien dévoilé de plus, à mesure que le trait bleu s’épaississait, qu’une légère écume au parfum de lessive.

Lac Sevan, Arménie

Note :
1 Sachant que 100 AMD= 0,2 € et que le trajet Yerevan-Sevan coûte 600 AMD ; ce n’est pas de la radinerie, c’est pour le principe : 3 000 AMD pour un trajet si court, c’est se moquer du monde. (↑ retour au texte)

~ par Emmanuelle sur 5 juin 2012.

2 Réponses to “Taxi Driver.”

  1. Très bien raconté ! Me rappelle la Russie, la Mongolie, la Bouriatie… Taxi drivers, une grande confrérie !

    • Bosoir Pénélope,

      Merci…. :-)
      Ah, ce taxi driver, je lui accorde ma palme d’or ! Il a été la goutte de trop, celle qui nous a fait définitivement renoncer à notre voyage en Arménie, qui a bouleversé profondément notre plan de route : le lendemain, au lieu de mettre cap au sud, nous avons, avec une semaine d’avance, mis cap au nord, vers Gyumri, Ani de l’autre côté et la Géorgie….

      Emmanuelle

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