Yesemek : Gözlerini gökyüzüne bakıyor (les yeux regardant le ciel).

À l’extrémité sud-ouest de la Turquie, aux limites des départements de Gaziantep, de Kilis et d’Hatay, à quelques kilomètres de la Syrie, se trouve un village à la sonorité tranchante : Yesemek.

Yesemek, un nom qui claque comme un coup de fouet, pour un village paisible qui contemple  le Tahtaköprü Barajı et les contreforts du Taurus plongés dans l’ocre torpeur estivale.

Au bout du village, un muret de pierre, pas bien haut, au-dessus d’un ruisseau, indique l’entrée du musée en plein-air. 1 Oui, ici, au milieu de nulle part, se trouve un musée, le Yesemek Açık Müzesi, alignant des statues hittites, vestiges de ce qui s’est révélé être le plus important centre de sculpture découvert à ce jour.

Au cours de la deuxième moitié du II° millénaire av. J.-C., le site fut utilisé par les Hittites comme atelier de sculpture, taillant les blocs de basalte extraits de la carrière de Tilmen Höyük, à dix kilomètres de là. Après l’effondrement de l’empire au XII° siècle sous les coups des « Peuples de la mer », l’atelier fut abandonné avant de reprendre son activité aux IX° et VIII° s. sous les dynasties néo-hittites de la région : c’est ici que furent réalisées les splendides bas-reliefs et la porte des lions de la cité de Karatepe, résidence estivale des rois de Cilicie.2

L’atelier de Yesemek fut découvert dans les années 1890 par l’équipe de Felix von Luschan, qui travaillait sur le site voisin de Zincrili, mais ce n’est qu’à partir de 1957 qu’il fit l’objet d’une campagne de fouilles, menées par le professeur Bahadir Alkım. Consécration de l’importance de Yesemek, l’atelier de sculpture fut érigé en musée en 1991, les plus représentatives des trois-cents statues se découvrant le long d’allées dessinées sur la colline en contre-bas du site d’origine.3

S’ils sont intéressants, ce n’est pourtant pas ces rangs de vestiges qui font la douce atmosphère de Yesemek, la sereine émotion qui se dégage de cette colline écrasée par le soleil. Non, le trésor est ailleurs, juste derrière le musée, juste après ce petit sentier qui le longe. De l’autre côté d’un maigre grillage planté là pour empêcher les troupeaux de divaguer plus que par crainte d’un vandalisme inimaginable, se déroule une prairie desséchée, piquée de chardons et de statues de basalte semblables à celle alignées dans le musée. Des sphinx, des dieux-montagnes et des lions, certains face contre terre, d’autres s’enfonçant bancalement dans la terre, les visages invisibles, inachevés puis mutilés par des siècles d’érosion, éparpillés sur la colline.4

Dans la touchante anarchie d’un atelier abandonné brutalement, les statues de Yesemek désormais s’inclinent, les yeux regardant le ciel.5

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Notes :

1 L’entrée du musée est gratuite, mais n’hésitez pas à acheter le petit fascicule qui retrace son histoire au très sympathique gardien qui veille sur ces vénérables pierres, véritables membres de sa famille. ()
2 Le site de Karatepe-Arslantaş, au nord d’Osmaniye, découvert et étudié par Prof. Dr. Halet Çambel. Belle promenade sous les pins, au-dessus des eaux émeraude de l’Aslantaş Baraj Gölü. (
3 À l’exception des plus belles pièces, bien sûr, qui ont rejoint les musées d’Ankara ou de Berlin. ()
4 Les finitions étaient réalisées sur le lieu de destination. ()
5 « Gözlerini gökyüzüne bakıyor » ou la tentative de traduction de »Mata-ki-Te-rangi », le nom que les Pascuans donnaient aux moais. ()

~ par Emmanuelle sur 28 juin 2012.

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