À l’ombre bleue du figuier.

…Passent passent les étés

 Il semblait si solide, si profondément enraciné. Un tronc qui s’élance, une frondaison généreuse, une silhouette familière, rassurante, un repère que l’on retrouve, en souriant. À l’ombre de ses branches, qui s’étiraient sur un toit de tuiles rouges, à peine incliné, les chats vivaient leur vie de chats, entre paresse, amours et batailles ; à l’un des coins une brave âme avait laissé un seau, comme un marigot pour ces félins de ville.

Et puis…

Aux premières lueurs d’une aube estivale, lorsque Günes se mêle aux miaulements et aux coups de griffes, après y avoir ajouté le grincement crispant de la porte-moustiquaire qui s’ouvre sur le balcon, ce n’était pas la brume du sommeil qui se prolongeait, ni l’ombre bleue qui faussait la perception, ce n’était pas seulement les voisins qui à leur fenêtre avaient troqué les bouteilles en plastique contre récipients plus classiques pour leur épicerie  : le décor avait changé, la partition avait été modifiée, subrepticement, les chats n’étaient plus qu’un chœur fuyant accompagnant vaguement le solo du muezzin. De part en part, du mur de l’hôtel à la façade opposée, courait à travers la cour, sur le toit aux chats, sous l’ombre du figuier, une barrière, un grillage de métal vert sapin, surmonté de boucles de barbelés étincelants de la nouveauté. Était-ce la veille que la scène a ainsi été remaniée ? Il était si tard, la nuit si profonde en regagnant la chambre qu’il n’avait pas été possible de saisir le changement ; ou était-ce au cours de la nuit, ce bruit un peu plus fort que d’habitude qui ne devait finalement rien à la douceur d’Istanbul, celle qui fait préférer la fenêtre ouverte à la climatisation, laissant s’engouffrer les sons de la ville en même temps que la fraîcheur nocturne ?

Et puis….

Aux premières lueurs de l’aube estivale suivante, les miaulements se sont tus, le muezzin était seul à emplir le matin d’Istanbul. Le seau n’était plus là, les matous erraient sur le toit rouge comme des âmes en peine, le spectacle du balcon était celui d’une désolation, d’un vide, d’une disparition. Était-ce la veille, ou le bruit de la nuit un peu plus fort que d’habitude ? Ce n’était pas la brume du sommeil, la frondaison familière et rassurante, le tronc si profondément enraciné, le figuier et son ombre bleue n’étaient plus. Dans un coin sombre d’une cour, au pied du toit rouge et sous le linge des voisins aux bocaux neufs, une souche.

Passent passent ils sont passés

~ par Emmanuelle sur 7 juillet 2012.

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