Eğil, entre Tigre et tempêtes.

Eğil n’est au début qu’un simple nom qui, dans la recherche d’un itinéraire bis entre Elazığ et Diyarbakır retient l’attention, parce que quelques pictogrammes disséminés aux alentours laissent supposer qu’Eğil est un peu plus qu’une petite bourgade sur le Tigre. Pourtant, Eğil ne semble pas exister ailleurs que sur les cartes, à peine quelques photos, qui suffiront à sceller la décision : d’Elazığ à Diyarbakır la route passera par Eğil.

À Ergani, bifurquer à gauche, s’enfoncer dans la campagne, débrider la voiture sur la longue bande asphaltée bordée de postes d’observation plantés tous les deux-cents mètres, trait anthracite qui tranche des collines à peine rebondies, jaunes, de plus en plus jaunes, sous un ciel délavé, le sud-est anatolien fait dans la monochromie.

Dicle. Le Tigre. Le fleuve, puis le village. Dicle, je le découvre, est un cul-de-sac, un enchevêtrement de ruelles étroites, noires de monde et de troupeaux, atmosphère fébrile qui gagne la direction assistée. Sur le rond-point à l’entrée du bourg, les véhicules légers de la Jandarma défilent, poursuivent leur route vers l’est ; sans doute ceux que j’ai doublés dans le défilé au nord de Maden, à l’entrée de la province ; les blindés ne devraient pas tarder. Le ciel se rapproche, grisonnant, de plus en plus lourd.

Mauvaise idée d’ajouter le détour à Hani avant de trouver Eğil ; d’ici, il suffit de piquer plein sud à travers la montagne pour rejoindre Ilgın où potentiellement un feribot fait la traversée du Tigre jusqu’à Eğil.

La route chuchote, cabossée, dans la brume. On imagine la fraîcheur, mais l’air est une brûlure sous ce voile qui masque le soleil. Le relief s’épuise dans le flou et c’est un peu le hasard qui nous aura offert les gorges du Tigre, le fleuve qui semblait s’évaporer dans ses méandres, aspirer le ciel qui dégoulinait sur les flancs abrupts plongeant dans les eaux que j’avais connues jade et étincelantes à Hasankeyf, les eaux qui des hauteurs d’un nulle part perdu dans les chardons zigzaguent d’un bleu pétrole terne et lointain. Les alentours sont déserts, silencieux non pas de ce soupir à savourer, cette pause délicate et délicieuse, mais d’une désolation oppressante, inquiétante, qui s’exprime puissamment entre deux sifflements du vent qui griffe violemment ; les chardons deviendraient caresse.

La route murmure dans un brouillard de plus en plus épais, piste à travers le vide que brisent quelques villages, maisons en pisé et murets de pierre et de branchages qui protègent de maigres potagers, des pieds de vigne qui rapidement disparaissent derrière ce rideau de particules qui ne sont pas gouttelettes d’eau en suspension.

« Ilgın Iskelesi nerede ? » en guise de boussole à chaque signe de vie pour ne pas se perdre davantage, il me tarde d’atteindre Eğil, de mettre un terme à cette escapade, à ce malaise qui va croissant, presque une inquiétude. Atteindre Eğil avant l’orage que je vois déjà se déchaîner dans cet horizon menaçant, où défilent les blindés de la jandarma, les images que la télévision diffusait en boucle ces derniers jours, ce mur gris de plus en plus jaune qui annonce je ne sais quelle tempête.*

Le Tigre, des hauteurs d'Ilgin

Dernier carrefour de poussière, le chemin plonge à flanc de falaise dans de raides épingles à cheveux jusqu’au fleuve, jusqu’au Tigre, où des hommes apprêtent leur pêche du jour, écaillent, évident, rincent et rangent ; le Tigre est rouge de terre et de boyaux, disparaît dans une atmosphère maintenant ocre ; il n’y a plus aucun doute désormais : il ne s’agissait ni de nuages, ni de brume, ni d’épais brouillard, mais du reliquat d’une tempête de sable qui enveloppe progressivement la région.

En face, c’est Eğil. Vingt minutes seulement à s’imprégner de l’endroit, le feribot arrive, avec quelques passagers et un troupeau de chèvres. Les pêcheurs qui s’étaient amusés avec bienveillance de notre présence en ces lieux nous signalent d’un sourire et d’un geste où porter nos regards le temps de la traversée. Qu’elle fut courte, cette navigation d’une rive à l’autre ; dans les flots tout proches, vagues émeraude, sillage nacré, se noyaient les humeurs chagrines, le Tigre était Léthé, le temps d’une respiration.

Eğil. Rien ou si peu, maigres informations glanées, mots attrapés au vol sur la toile dans des textes auxquels je ne comprenais rien, mais c’est sans importance. Une forteresse assyrienne qui contemple le fleuve du haut de la falaise, construite par Sargon II (721-705), des tunnels, des escaliers, des tombes, des églises, taillés dans la roche. Eğil, « terre des rois, des saints et des prophètes », dit-on, Elie aurait gagné la cité par une prière, et l’une de ces tâches noires dans la falaise ocre serait son tombeau. Qu’importe la connaissance  précise de l’histoire, des mythes et des légendes, l’atmosphère en est saturée, on s’en emplit dans l’ignorance.

Eğil. Un quai, quelques embarcations, deux terrasses. Prolonger la navigation, poursuivre cette parenthèse sur l’un des bateaux qui voguera vers les vestiges invisibles des quais, avant de reprendre la route.

Egil Egil Egil Egil
Egil Egil Egil

Eğil

Eğil, c’est aussi un moment incertain, les balbutiements d’une rencontre entre des ruines oubliées par les projecteurs concentrés sur Hasankeyf, appropriées pour les piknik, et un projet qui escompte tirer du lac de retenue les retombées d’un développement touristique ; dans un avenir indéterminé, des jet-skis en nombre devraient rejoindre celui qui tracte  les saucisses jaunes gonflées sur lesquelles prennent place les amateurs de sensations fortes, la falaise est attaquée par les bulldozers, couverte de grues et de gravas desquels sortiront des bungalows et des lotissements ; Eğil, à 47 kilomètres de Diyarbakır, est souhaitée se transformer dans les prochaines années en une station touristique, un espace de loisirs.

La voiture peine dans la pente qui mène au village niché sur la falaise. Quelques détours encore, dans cette atmosphère particulière, avant de rejoindre la D885, avant de découvrir Diyarbakır perdue et suffocant dans la tempête.

Poursuivre dans la monochromie ambiante : (petit) herbier de la Haute-Vallée du Tigre.

——–

* Le 14 juillet 2011, soit une douzaine de jours auparavant, un affrontement sanglant entre rebelles kurdes et armée eut lieu à Silvan, faisant officiellement une vingtaine de victimes.

~ par Emmanuelle sur 22 septembre 2012.

Une Réponse to “Eğil, entre Tigre et tempêtes.”

  1. Le Tigre, un de ces fleuves au nom magique….

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