Le manuscrit inachevé, ou l’épopée de Dede Korkut revisitée.

Je n’étais que Korkout, rien que Korkout. Et c’est bien suffisant. N’est-ce point la pierre de Lumière qui a fait de moi Père Korkout ?! N’est-ce pas la pierre de Lumière qui a fait de moi un Dede ?! Voilà ce dont j’ai rêvé. Mon Khan, dans mon rêve, j’ai vu…

Difficile à lire et à comprendre, l’épopée de Dede Korkut…

Le lecteur d’Europe Occidentale serait bien avisé de passer à l’Homo Yıkama ou de se plonger dans le Léthé pour se débarrasser de tous ses repères culturels  et littéraires avant de plonger dans ce récit foisonnant, fondateur, mythique pour tous les peuples turcs à l’ouest de la Caspienne, celui de Dede Korkut. Oublier les repères pour s’inventer sur le tas une nouvelle boussole, une rose des vents pour une écriture désarçonnante, mais aussi une mélodie inconnue et plaisante, une mélopée caucasienne qu’accompagnent les cordes du kopuz qu’il serait dommage de ne pas écouter, effarouché par un style si peu familier.

Difficile à lire et à comprendre, donc, l’épopée de Dede Korkut, compliquée à saisir sensiblement, subtilités de la langue et des références condamnées à n’être que perception, effleurement, frustration  d’une altérité  qui glisse et s’échappe faute de jalons, de béquilles. On sent là qu’il y a quelque chose de fondamental, on en a conscience, mais on reste aux portes du naos, à moins d »avoir fréquenté assidûment l’INALCO.

Pourtant je n’avais pas sous les yeux la transcription littérale des manuscrits du XV° siècle, présentés et traduits par Louis Bazin, Altan Gökalp et Yachar Kemal*, mais la version revisitée proposée par Kamal Abdoulla dans Le manuscrit inachevé, l’un des rares romans azéris contemporains traduits en français (ce n’est pas très compliqué, il y a en trois à ma connaissance : Ali et Nino, La Fille de la Corne d’Or – tous les deux de Kurban Saïd – , et Le manuscrit inachevé. Pas très vendeuse, la littérature azérie…) Une erreur, peut-être. Sûrement eût-il été plus pertinent de commencer par le Livre plutôt que par le Manuscrit….

Mais revenons à Dede Korkut…

L’épopée telle que nous la connaissons est tirée du manuscrit de Dresde, datant du XVI°s, traduit en 1815 par l’orientaliste H.F. Von Diez, et complété en 1950 par un manuscrit de même époque trouvé dans la bibliothèque du Vatican par E. Rossi.

Il s’agit d’un recueil de douze contes, fables et courtes nouvelles, dont le narrateur est un certain Dede Korkut ; si certains ont vu ou voulu voir dans ce personnage l’auteur du Livre de Dede Korkut, la plupart des spécialistes s’accordent à dire qu’il a été rédigé par plusieurs personnes..

Le texte a été consigné tardivement, probablement au XV° siècle, en Anatolie du nord-est, à l’époque des Aq Qoyunlu, les « Turcomans Moutons Blancs », à partir d’une vieille tradition orale, celle des dastans d’Asie centrale, récits épiques transmis par les ozans-ashiks qu’ils accompagnent du son du saz.

 À travers ces douze contes, Le Livre de Dede Korkut nous entraîne sur les chemins du sud du Daguestan au sud de la Géorgie, et au-delà jusqu’à Trabzon, de la Caspienne à la mer Noire sur les traces des Oghouz, évoquant la vie quotidienne, les guerres extérieures et les querelles intestines, les croyances, les valeurs, l’organisation sociétale de ce peuple turcophone dont les plus illustres descendants ne sont autres que les Turcomans et les Seljukides ; voyage au Caucase, dans un contexte de  pastoralisme nomade, d’une société ordonnée par le système des chefferies, Azerbaïdjan pré-islamique (les quelques références à l’islam sont des ajouts tardifs, simple vernis), chamanique : Korkut est un Dede, non pas un grand-père mais un kamozan, un aksakal, un aède, un chaman, un sage qui résout les problèmes des Oghouz, ressent l’avenir et recueille les secrets de chacun.

 Avec Le manuscrit inachevé, Kamal Abdoulla renouvelle et réinvente ce monument littéraire, modernise la légende interdite sous l’ère soviétique, liant ce passé épique et mythique à l’Azerbaïdjan contemporaine et indépendante : Dede Korkut est azéri, il ne peut être qu’azeri. Et puis, les Turcs ont déjà Nasr Eddin Hodja…

Au troisième rayon de la section des œuvres médiévales de l’Institut (du Fonds) des Manuscrits Nationaux, il tombe sur le manuscrit A 21 / 733 daté du XII° siècle et indiqué comme relatant le tremblement de terre de Gəncə (Gandja). Avec l’aide d’une orientaliste aussi érudite que peu loquace, il découvre rapidement que ce texte n’est autre que… les notes prises par Korkut au cours d’une importante enquête autour d’une histoire d’espionnage à la cour de Bayandir Khan, notes précises autant parce que sa mission avait été de consigner tous les interrogatoires que pour le projet personnel d’en tirer une épopée. Mais le manuscrit n’a ni début, ni fin, se sépare en deux branches, celle de Dede Korkut proprement dite, et celle du Shah Ismaïl.

Gunortadja (mais où est-ce donc, Gunortadja? Serait-ce un ancien nom de Tabriz ? ou plutôt de Gəncə ? Possible, probable, cohérent, alors admettons). Dans la cour du palais, à l’ombre de l’arbre Noir, Dede Korkut attend d’être introduit dans la salle du trône, un peu inquiet. Que lui vaut cette convocation, que lui veut Bayandir Khan ? Et lorsque celui-ci lui l’interroge au sujet d’une affaire d’espionnage en pays Oghouz, l’inquiétude se transforme en angoisse. Bayandir Khan a décidé de mener l’enquête et de punir l’irresponsable qui a libéré l’espion plutôt que de le découper, parce qu’un espion, ça se découpe en morceaux en pays Oghouz. Les beys défilent au palais du khan, Salour Qazan, Bekil, Berek, Shirshemseddin, Arouz Qodja…, peu ou prou les mêmes personnages que ceux du Livre de Dede Korkut, répondent tour à tour aux mêmes questions, Korkut, chargé d’écrire l’exhaustivité des échanges rougit, blêmit, se glace, sue, prie le ciel à chaque nouvel interrogatoire pour que les réponses concordent. Oui, bien sûr, Dede Korkut le Sage n’est pas étranger à cette affaire, mais rapidement il comprend que le khan connaît déjà toute la vérité, qu’il tisse sa toile et poursuit un autre but, qu’il serait dommage de livrer ici.

Le manuscrit inachevé est d’un abord difficile : profusion des noms dans les premières pages, géopolitique caucasienne des IX°-XI° siècles plutôt obscure, écriture déroutante : dialogue inséré dans un dialogue lui-même inséré dans un dialogue, monologues et tirades dont on apprend au bout de vingt lignes l’auteur, changements de lieu et de situation abrupts, mise en page et typographie de l’édition française désastreuses qui n’arrangent rien. On se perd facilement et peut être tenté de ne pas achever le manuscrit. Mais peu à peu on oublie les Oghouz de l’Intérieur et ceux de l’Extérieur, les princes de Trabzon et le cyclope Tekgöz,  on renonce à tout saisir, on prend le parti de Bayandir Khan et ne voit plus dans cette affaire d’espionnage qu’un prétexte.

Au fil des pages, une immersion dans la culture des chefferies oghouz, entre guerres et chasses, courage et lâchetés, bravoure et jalousies sous la crainte éternelle du jugement du Khan. On se laisse porter par la prose, ne s’étonne plus de passer sans transition de la salle du trône à une caverne, d’apprendre que les rêves se partagent et qu’on peut y intervenir pour changer le cours des choses, on se prend à entendre le saz à l’ombre de l’arbre Noir dans la cour du palais en attendant un ayran ou un verre de vin rouge sang, tandis que le plus fidèle serviteur du Khan délivrera comme chaque jour un moineau pris dans les épines des rosiers.

Au fil des interrogatoires, toujours la même histoire – qu’on finit par comprendre, bis repetita placent, alors octies repetita, vous pensez bien… -, les petits secrets, les grandes querelles et les ruses qui se révèlent, qui expliquent pourquoi « les choses se compliquaient chez les Oghouz« .

Reste une énigme, celle de l’histoire du Shah Ismaïl, de son sosie et de Huseyn bey Lele, insérée dans le récit de Korkut, et qui n’a comme point commun que l’arbre Noir, le rosier et le moineau. Est-ce une volonté d’évoquer le chant du cygne de l’époque mythique de Korkut ? Ou tout simplement faut-il suivre la théorie du narrateur et voir dans ces passages une façon de brouiller les pistes de Korkut dans le manuscrit A 21 / 733. À chacun son interprétation. Dans le voisinage de Korkut, tout est possible. Absolument tout.

Kamal Abdoulla, Le manuscrit inachevé, Paris, L’Harmattan, Coll. Lettres d’Azerbaïdjan, 2005 (305 p.)

——–

* Louis Bazin, Altan Gökalp et Yachar Kemal, Le Livre de Dede Korkut dans la Langue de la Gent Oghuz, récit de la Geste Oghuz, de Kazan Bey et autres, Paris, Gallimard, Coll. « L’Aube des Peuples », 1998.

~ par Emmanuelle sur 27 septembre 2012.

2 Réponses to “Le manuscrit inachevé, ou l’épopée de Dede Korkut revisitée.”

  1. Ah Emmanuelle, que de lectures pointues un tantinet décourageantes; mais n’en gardons que l’humeur et le parfum (en renonçant, comme vous je pense, à tout comprendre): il reste la beauté troublante des paysages et la solitude de ces montagnes qui doit rendre un peu fou.

    • Bonsoir Pénélope :)
      Je ne qualifierais pas Le Roman inachevé de lecture pointue : c’est un roman à l’intrigue assez simple et facile à suivre, à comprendre, et au final plutôt plaisante ; les procédés d’écriture peuvent déconcerter, c’est la seule difficulté que je vois. Au-delà, il y a probablement d’autres niveaux de lecture – le roman touche quand même à une figure emblématique – ; j’en suis restée au premier, consciente qu’il y en a d’autres que mes connaissances ne me permettent pas de saisir : une frustration, certes, mais qui ne m’a quand pas engagée à refermer le livre.

      J’ai lu Le Roman inachevé bien avant de voyager en Azerbaïdjan : autant Ali et Nino était dans mon esprit, lors d’une balade caucasienne aux frontières du Daguestan, de flâneries à Baku, a même souvent guidé mes pas, autant je n’ai pas pensé au Manuscrit dans ces paysages ; mais je comprenais les « Dede Korkut » présents dans toutes les villes, ils ne m’étaient pas des inconnus. Ah si : les roses du palais de Şəki exhalaient le parfum de la cour de Bayandir Khan, et je me suis surprise à regarder s’il n’y avait un moineau pris dans les épines.
      Les paysages du Manuscrit et ceux de l’Azerbaïdjan se confondent : beauté imaginée et beauté vue fusionnent.
      Mais oui, j’ai renoncé à tout comprendre pour achever la lecture, mais ne désespère pas d’un jour comprendre plus, ou mieux.

      Emmanuelle

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