Une pastèque sur la tête.

À une heure de route de Telavi, vers l’est, Lagodekhi est tout à la fois la dernière ville géorgienne avant le passage en Azerbaïdjan et le siège administratif du parc qui porte son nom. Entre montagnes du Caucase et aridité de la steppe naissante, Lagodekhi est un bout du monde, le dépasser est une affaire de chance, pour les Géorgiens.

L’aire protégée s’étend des forêts presque luxuriantes à l’aune des paysages environnants jusqu’aux cols et sommets chauves qui marquent la frontière avec la Fédération de Russie. Une randonnée de trois jours mène au Khala Khel ; sur l’autre rive du lac, c’est le Daguestan. Mais nous ne sommes pas équipés pour cette marche, et c’est une balade vers les cascades du Ninoskhevi qui emporte les suffrages.

Il suffit de marcher droit devant, en suivant le chemin qui longe la rivière ; mais très vite, le sentier s’efface, et la promenade devient jeu, escalade de racines glissantes, de rochers couverts de mousse, entre les fougères des sous-bois humides et le lit de la rivière exposé au soleil brûlant d’un mois d’août agressif.

Le droit devant se transforme en zigzag, lui-même affublé de quelques détours exploratoires.

Mais l’on ne se perd pas, et d’ailleurs le lieu est tellement fréquenté qu’il n’est pas nécessaire de garder la rivière comme boussole, les voix suffisent à l’orientation quand il n’est pas juste question d’avancer à la queue leu leu ou de se diriger au nez, suivant les odeurs de saucisses grillées qui balisent le parcours.

Un an après les pique-niques alatürka, l’occasion d’observer les sorties dominicales géorgiennes.

Et…. ce n’est pas triste….

Autant les premiers dégagent des effluves d’un concentré de bonne humeur, tout en douceur, autant ceux du jour crispent, agacent, fatiguent. Ça court dans tous les sens, crie, hurle même, pousse, s’impose d’un geste du coude ; un milieu de nulle part et un bout du monde qui n’en sont pas, où l’on se presse.

On y arrive enfin à cette cascade, après deux heures de marche où les principales difficultés auront été de maintenir une distance raisonnable entre la famille que l’on vient de dépasser laborieusement et le groupe de copains qui s’agite devant, et de ne pas se retrouver dix mètres en contre-bas du chemin par le passage en force d’un excité qui veut arriver avant tout le monde.

Une belle et grande cascade, eau claire des glaciers qui gronde et résonne, fraîcheur opaline des bassins entre deux cataractes, jeux d’ombres et de lumières entre les falaises et les frondaisons, arc-en-ciel.

Rires épais, pauses stupides, bouteilles mises à refroidir, chairs qui s’étalent sur les rochers brûlants, plongeons inconsidérés et autres « pousse-toi de là que je m’y mette », une pastèque qui roule dans le courant avant que l’on ne joue, devant les objectifs, à celui qui la maintiendra le plus longtemps sur la tête. Le pique-nique à la géorgienne fleure la bonne humeur, mais elle n’enveloppe pas, juxtaposition de gaietés presque agressives qui ne se mêlent pas, camaïeu d’atmosphères propres à chaque groupe, rires qui ne résistent pas à la gravité, incapables de s’envoler, condamnés à n’être que bruit.

À Lagodekhi, dépasser le bout du monde est une affaire de chance ; et aucune voie ne permet de poursuivre au-delà de la cascade.

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Pour prolonger la courte randonnée, un petit herbier de Lagodekhi.

~ par Emmanuelle sur 3 octobre 2012.

3 Réponses to “Une pastèque sur la tête.”

  1. Cette description me fait songer au sentier promenade de la vallée d’Ihlara (Cappadoce): on longe une rivière tranquille, entre deux versants montagneux; le sentier est facile, parcouru (dans les deux sens) par les familles en goguette, et pas moyen de manquer les lieux de pique-nique, idéalement situés dans les plus jolis endroits, tellement le bruit s’entend de loin. Mélange de rires, de bonnes histoires, de cris d’enfant, de musique s’échappant des transistors… Je n’avais nulle envie de m’arrêter.

    • Oui, en Turquie, on aime beaucoup les cours d’eau et les cascades pour vaquer à cette institution qu’est le pique-nique. En Géorgie aussi, mais l’ambiance est radicalement différente. On ne reste pas, ni en Turquie, ni en Géorgie. Mais en Turquie on part parce qu’on a frôlé une intimité que l’on ne veut pas déranger ; en Géorgie, on fuit un vacarme et des mises en scène, un paraître bruyant.

      Emmanuelle

  2. Bonsoir emmanuelle,
    yes , ce récit d’été donne envie de repartir!! .. hum t’a bien tracé ta carte ou mémorisé les coordonnées Gps.??? bon non je plaisante sourires, merci encore pour ce beau texte.
    tiger

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