Azerbaïdjan, après…

Yaxşı Azərbaycan, ce sont des lettres blanches sur le flanc d’une montagne à l’ombre de sommets daguestanais, des pierres semblables à celles que l’on trouve en Turquie si ce n’est que je ne les ai vues qu’une fois, entre les nuages cotonneux qui doucement dévalaient les adrets du Caucase et les bâtiments immaculés et solides d’une caserne qui barrait les chemins, à Xinaliq.

Yaxşı Azərbaycan, c’est mot-à-mot « Bel(le ?) Azerbaïdjan », comme « yaxşı yol » souhaite une belle route à la sortie du moindre village ; on le traduira plus volontiers par « Vive l’Azerbaïdjan » dans ce contexte, mais un mois après le retour, Yaxşı Azerbaican ne se traduit plus, l’expression s’envole en une arabesque à peine esquissée, murmure volatile dans le prolongement d’un silence qui s’épuise en soupir après avoir tant de fois tenté de répondre à la question « Alors, l’Azerbaïdjan, c’était comment, ça ressemble à quoi ? », sans que les mots n’aient jamais satisfait personne, toujours hésitants, trébuchant devant l’obstacle ordinaire d’une réponse qui devrait tenir en deux ou trois superlatifs éculés que l’on n’arrive pas à dire et qui pourtant auraient souvent suffi, parce que… Parce que non…

Bien sûr, il y a matière à dire et à raconter sur le pays du feu, sur la ville des vents, sur ce pays qui ne doit pas être même dans le top 150 des destinations de voyages, qu’elles soient de n’importe quelle saison, sur ces steppes que l’on traverse à la vitesse de l’éclair parce que l’enjeu, fondamentalement, est de traverser la Caspienne et d’arriver à Turkmenbashi le jour exact auquel démarre le court visa à dates fixes, sésame pour d’autres routes, plus orientales encore ; alors, l’Azerbaïdajan, souvent, le voyageur n’en voit que le port et les ambassades à Baku. L’Azerbaïdjan, c’est un visa de transit de sept jours, une course jusqu’au Bulvar, trouver le guichet et espérer que le ferry appareille dans les heures qui suivent. Alors, un visa de trente jours, c’est l’étonnement souriant du douanier à l’entrée, la surprise et les questions somme toute bienveillantes du douanier à la sortie, et entre les deux….Yaxşı Azərbaycan…

Un pays que l’on pénètre au bout d’une marche hésitante dans un long no man’s land qui traverse le gris lit d’une rivière anthracite, longues minutes où l’on a le temps de repasser le film à l’envers, de repenser à l’histoire de ce voyage, si compliquée, que de se retrouver sur le pont qui enjambe le Qanıx est tout à la fois inquiétant, enivrant et irréel. Au-delà, c’est l’inconnu, vraiment l’inconnu ; comme souvent dans un voyage, la tentation est grande de reculer, et ici, la tentation est à la mesure de ce qui ne se dessine pas, page blanche sur laquelle on ne peut en urgence écrire des mots encourageants et rassurants, se souvenir de ce que l’on a pu lire ou entendre. Oui, une page blanche, crainte et ivresse sur la rivière.

Trois semaines plus tard, je m’enivrais des derniers paysages d’Azerbaïdjan, je buvais goulûment ce désert qui défilait de l’autre côté de la vitre, m’interdisai sans contrainte de ciller pour ne rien perdre ;  le minibus filait vers l’ouest, sur les panneaux je voyais Baku s’éloigner. Le bazar crispant du principal poste-frontière du pays, l’horizon d’une terrasse sur le Bosphore m’ont fait quitter l’Azerbaïdjan sans que je ne m’en rende compte, et surtout sans tristesse, violemment, brusquement, en bourrasque, retour à la réalité d’une Géorgie si voisine et tellement différente. Départ en douceur, sans atermoiements.

Dans le pare-brise les usines de Rustavi, lutter vainement pour ne pas regarder derrière, mais quel qu’ait été l’orientation du regard à ce moment, ce ne pouvait être que le passé dont je m’éloignais ou que je retrouvais. Fermer les yeux en grimaçant, et encaisser le coup venu comme un uppercut entre deux collines jaunies par l’été : la conscience revient, les synapses s’affolent, non, ce n’est pas possible, si : j’ai quitté l’Azerbaïdjan.

Yaxşı Azərbaycan… Trois semaines après, je ne suis pas rentrée.

Yaxşı Azərbaycan…

~ par Emmanuelle sur 7 octobre 2012.

Une Réponse to “Azerbaïdjan, après…”

  1. Ca donne envie !

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