La ville de pierre

« C’était une ville étrange qui, tel un être préhistorique, paraissait avoir surgi brusquement dans la vallée par une nuit d’hiver pour escalader péniblement le flanc de la montagne. Tout dans cette ville était ancien et de pierre, depuis les rues et les fontaines jusqu’aux toits des grandes maisons séculaires, couverts de plaques de pierre grise, semblables à de gigantesques écailles. On avait de la peine à croire que sous cette puissante carapace subsistait et se reproduisait la chair tendre de la vie. »

Chronique de la ville de pierre, Ismaïl Kadaré, 1971

Gyrokaster, puisqu’il faut bien dire son nom, ou Gyrokastra, ou Gyrokastrë, certains oseront Gyrokastre, peu importe, pourvu qu’on ait l’émotion de la découvrir, un jour où l’on se sera aventuré dans cette partie secrète des Balkans, longtemps interdite, étonné de l’apercevoir soudain au détour d’une route fatiguée, parsemée de villages tristes, héritiers d’une idéologie à l’architecture étriquée.

                                                     

Du haut de la citadelle qui s’étire, interminable, sur un promontoire étroit, la ville s’offre au rêve éveillé, grise, étonnamment grise, rues de pierre,  murs de pierre, toits de pierre, jusqu’à la petite mosquée arrondie, rescapée de visées destructrices.

 

Le dictateur dont je tairai pudiquement le nom, dont c’était la ville natale, a bien tenté de la défigurer au nom du modernisme, sans y réussir, et  ce peuple ingrat a déboulonné la statue du monarque déchu pour la remplacer par un étrange parking circulaire. De ce tyran paranoïaque on a également hérité d’une tour à l’horloge, qui n’a fonctionné que quelques mois (un signe ?), en lieu et place d’un minaret élancé, qui lui-même avait évincé une coupole byzantine. Ainsi va le monde, avec ou sans horaire.

Que cachent ces maisons-forteresses aux rez-de-chaussée aveugles, où les portes d’entrée en bois massif, bardées de fer, se nichent souvent à l’arrière, camouflées par un jardinet ? Un cœur de pierre ? Un austère décor militaire ?  Un refuge glacial pour aristocrates ruinés ? Que non… Franchissez le seuil, et c’est une débauche de tapis, de boiseries, de divans bas croulant sous les coussins, de vieilles photos jaunies aux murs, de tables recouvertes de nappes multicolores, de rangées de livres oubliés, d’armoires secrètes et de rideaux en dentelle de coton.

Le cœur de cette ville où l’on rencontre, au hasard d’une promenade,  des moutons paissant tranquillement sur les coteaux, se situe à un carrefour, surnommé plaisamment le Col, bien qu’il ne marque pas la partie culminante de la ville. Bien sûr il est nécessaire de grimper un peu pour y parvenir, comme partout d’ailleurs, dans cette ville verticale dont le plan architectural ressemble à un gigantesque puzzle aux pièces mélangées.

Le Col incarne le ventre de Gyrokaster – épiceries minuscules vendant la feta et les coings dont c’est la saison, restaurants familiaux avec une terrasse lilliputienne, haut perchée sur les seuils qui tiennent lieu de trottoir, une table ou parfois deux, où sont assis en permanence les buveurs de thé, lents observateurs du monde vivant. Quelques boutiques de souvenirs, dont l’une, tenue par deux sœurs, une blonde et une brune, occupe l’angle stratégique de deux rues, telle une réplique de la citadelle. Et si vous demandez la raison de cette anomalie de la nature, la blonde et la brune vous répondent de concert qu’il s’agit d’un artifice de mode, destiné à changer régulièrement selon les humeurs, et utile pour tenir les admirateurs en haleine.

C’est l’endroit où il faut déguster le qifqi, boulettes de riz épicées, frites dans l’huile, à l’aide d’un moule comme les moules à gâteau, mais muni d’un manche, comme les poêles à frire… Mes faibles connaissances culinaires ne me permettent pas une meilleure description, ni de vous livrer le terme exact en bon français. Cup pan me semble approchant…

Sans façon, dans une guinguette à quatre sous, table de cuisine recouverte de l’habituelle nappe en papier carrée, parfois imprimée de motifs folkloriques,  que l’on déplie rien que pour vous, patron replet au fourneau, souriant et affable ; ou dans une de ces vastes salles, froides et prétentieuses, plus cantines que restaurants, souvenirs de l’époque soviétique, au sommet d’un immeuble du même style, faisant tache au pied de la vieille ville, annonçant la ville basse, dont la laideur se révèle douloureusement par contraste avec la ville de pierre.

Et si vous avez de la chance – mais il en faut quand on voyage – vous entendrez, s’échappant d’un rez-de-chaussée dont la porte est ouverte, histoire d’accueillir celui qui passe en quête de compagnie, les chants traditionnels qui, dit-on, remontent à la nuit des temps et refusent obstinément de se perdre, malgré les bouleversements du monde; il y a là des hommes, rien que des hommes, toutes générations confondues, un ancêtre nonagénaire et un enfant qui prendra peut-être la relève. Rien que des hommes, qui ne boivent pas que du thé. Et cela tombe bien, car le raki et la bière sont bons pour la musique, celle qui s’improvise en groupe, lorsque les mots ne peuvent plus exprimer les sentiments. Comment qualifier la polyphonie albanaise ? Si l’on se veut didactique on dira, un soliste (ou deux) et un bourdon (un chœur, inégal, on remplace tour à tour celui qui reprend son souffle) ; thèmes : les saisons, la vie quotidienne. Si l’on est un tant soit peu poète, on se laissera toucher par la nostalgie désespérée de l’interpellation du soliste : je vous laisse savourer. Pas besoin de comprendre les paroles.

Si votre hôtesse s’appelle Géraldine, en souvenir de la dernière reine, née comtesse hongroise, exilée avec son royal époux en 1941, à peine relevée de couches, demandez-lui une tasse de tchai, ce mot presqu’universel, pour finir la journée en beauté : elle vous servira une tisane, concoctée à l’aide de plantes montagnardes, douce sans la moindre amertume, idéale pour une nuit pleine de rêves. Que vous passerez dans une chambre sous les combles, après avoir ôté vos chaussures à la prière polie du maître de maison ; et vous reviendrez un jour dans la ville de pierre, où vous avez laissé un morceau de votre âme, qui n’est pas de pierre.

Albanie, octobre 2012

~ par Pénélope sur 24 octobre 2012.

4 Réponses to “La ville de pierre”

  1. Je crois que c’est ΑΡΓΥΡΟΚΑΣΤΡΟ , du grec ΑΡΓΥΡΟΚΑΣΤΡΟ :

    The city appeared for the first time in historical records under its medieval Greek name of Argyrocastron (Greek: Αργυρόκαστρον), as mentioned by John VI Kantakouzenos in 1336.[9] The name comes from the Greek Αργυρό (« Αrgyro »), meaning « silver », and Κάστρον (« Kastro »), from the Latin castrum meaning castle or fortress, thus « silver castle ». The theory that the city took the name of the Princess Argjiro, a legendary figure about whom Ismail Kadare wrote a poem in the 1960s, is considered a folk etymology, since the princess is said to have lived later, in the 15th century.[10] The definite Albanian form of the name of city is Gjirokastra, while in the Gheg Albanian dialect it is known as Gjinokastër, both of which derive from the Greek name.[11] Alternative spellings found in Western sources are Girokaster and Girokastra. In Aromanian the city is known as Ljurocastru, while in modern Greek it is known Αργυρόκαστρο (Argyrokastro). During the Ottoman era the town was known in Turkish as Ergiri.

    ( Source Wikipedia )

    Amities
    FANNY.

  2. Merci Fanny, pour ces utiles précisions. Il me plaît d’associer à la ville le nom de cette princesse, qui ne pouvait qu’être belle….

  3. Merci Pénélope de nous avoir tissé cette belle visite de la ville. Les boulettes de riz affolent les papilles, les chants polyphoniques prennent aux tripes.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s