Candide à Istanbul

Je vous parle d’un temps – 1989 – déjà lointain, un temps où le monde pour moi se résumait à l’occident rétréci des premiers pays adhérant à l’Union Européenne (on parlait alors de Communauté), un temps où j’ignorais tout –ou presque- de l’orient, sauf à avoir traversé l’ex-Yougoslavie à deux reprises pour me rendre en Grèce, en passant par le Kosovo – dont on entendrait parler plus tard, à profusion.

J’étais accompagnée de ma plus jeune fille, alors adolescente, cheveux longs, jeans délavés et yeux un peu ahuris devant la diversité des peuples. Nous avions fait le tour prolongé des sites archéologiques grecs, à bord de la voiture familiale, et nourrissions le projet grandiose d’atteindre Troie la légendaire après avoir visité … Istanbul. Un mois de camping inconfortable sous une petite tente de la première génération des tentes à arceaux, dans des conditions d’hygiène aléatoires, à partir du moment où l’on dépasse les frontières austro- yougoslaves. Je ne me souviens plus du nom du camping où nous plantâmes notre abri de toile à Istanbul, ni même de son emplacement exact, à l’entrée ouest de la ville selon toute vraisemblance (nous venions de Grèce, via Tekirdag). Cela nous permit de découvrir les « toilettes à la turque », une nouveauté pleine d’enseignement, et de nous réveiller à l’aube au son du muezzin, une autre nouveauté, un peu perturbante.

Après avoir tenté de façon téméraire une excursion motorisée où je ne dépassai pas les remparts, horrifiée par l’intensité du trafic (un euphémisme) et très attachée à l’intégrité de ma voiture, j’optai raisonnablement pour des déplacements en dolmus. Toujours bondés, généralement d’hommes, et il s’en trouvait toujours un qui baragouinait un peu d’anglais pour me demander invariablement où étaient (dans l’ordre) mon mari, mon père, mon fils, mon frère ou éventuellement mon cousin ; lassée de ces questions, je les déclarais tous décédés, ce qui était vrai pour une partie d’entre eux ; ce à quoi il se trouvait toujours un passager, goguenard, prêt à nous prendre en charge, ma fille et moi. Les Turcs sont d’un naturel protecteur, et, il faut le souligner, toujours courtois : ils se poussaient pour nous laisser descendre, après s’être querellés pour déterminer quel était le meilleur arrêt pour notre destination.

Mosquée bleue, sainte Sophie, palais de Topkape, visite guidée du harem, source de fantasmes de débutantes, hippodrome, citernes souterraines (nous venions de voir le James Bond comportant l’épisode qui s’y déroulait *), le bazar, nous avons tout découvert avec nos pieds, ce qui est le meilleur moyen pour aimer une ville. Les vrais voyageurs vont sourire avec condescendance : voilà une visite digne des adeptes de Thomas Cook, serrés en groupes compacts, au pas de course. Sauf que nous avons pris notre temps (plusieurs jours), erré à souvent nous perdre **, ignoré les itinéraires Michelin, déniché par hasard des mosquées – de vrais bijoux – dont nous ignorions le nom, parcouru des ruelles tortueuses bordées de somptueuses maisons en bois délabrées, et certainement manqué d’innombrables lieux magiques. Mais nous avons saisi l’essentiel, qui me revient très précisément à l’esprit, quand je repense à ce temps révolu, la saveur du thé à la pomme et des figues fraîches –voilà pour le goût,  les étalages magnifiquement élaborés des marchands de quatre saisons – voilà pour la vue, et bien entendu les épices bariolées du bazar – voilà pour l’odorat et la vue réunis, et finalement le cuir souple des vestes qui nous faisaient toutes envie– voilà pour le toucher. La beauté est faite de détails.

Au bazar je me suis fait avoir par un habile commerçant, et me suis retrouvée – au propre comme au figuré – encombrée d’un tapis dans les tons verts, dont je n’avais nul besoin, et qui, au retour, se révéla  complètement inadapté au style de mon intérieur.

Et n’ai pu résister aux vendeurs de contrefaçons, parfums, t-shirts au célèbre crocodile, faux Nike et autres imitations de qualité discutable. Comment fuir ces tentations inédites ? Je n’étais pas encore armée pour ce combat.

Au port, nous avons embarqué sur un rafiot pour touristes, et vogue vers Roumeli, en passant devant le palais de Dolmabahçe, tel une pièce montée à la crème, admirant les maisons en bois de la rive asiatique, transformées en hôtels, où je me jurai secrètement de loger le jour où je serais enfin riche.

Manque de temps et d’argent (le temps de la disponibilité et de l’aisance n’était pas encore venu), nous n’avons pas traversé le pont de Galata, ni mis le pied en Asie, ni vu la légendaire Troie, ce fut le retour par Edirne et la Bulgarie, une autre histoire. ***

Depuis ce temps dont je vous parle – 1989 – j’ai arpenté l’Asie en tous sens, et plus jamais succombé aux sirènes des contrefaçons ni aux boniments des marchands de tapis, je me suis accoutumée au muezzin au point de ne plus l’entendre, j’ai utilisé bien des variantes des sanitaires dits à la turque, j’ai emprunté bien des transports locaux et mis au point des réponses appropriées aux questions indiscrètes, j’ai visité d’autres harems et revu ma théorie romantique, j’ai erré dans bien des capitales, je suis même retournée en Turquie rien que pour le thé à la pomme et les figues fraîches (que l’on trouve désormais au supermarché de mon village, et que je trouve insipides), mais je n’ai pu me décider à revoir Istanbul. Ridicule n’est-ce pas ? Destination si proche, si peu coûteuse, si passionnante…

Tout le monde vous le dira, en amour comme dans le reste, rien ne remplace la première fois, et parfois, en amour comme dans le reste,  mieux vaut en rester là.

* »Bons baisers de Russie« . Depuis que j’ai vu « Skyfall« , je sais que lors de ma prochaine visite, en toute logique, je devrai me balader à moto sur les toits du grand bazar…

**Il se trouvait toujours un aimable jeune homme pour nous remettre sur le bon chemin, qui passait invariablement par sa boutique.

*** Troie fut la grande oubliée du périple – et aucune de mes pérégrinations ultérieures ne m’a – hélas ! – conduite dans la ville chantée par Homère, dont les vers ont bercé mon adolescence studieuse, du temps où les études classiques étaient encore de mode.

~ par Pénélope sur 5 novembre 2012.

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