Comme une blessure de sabre.

Dans une pièce poussiéreuse, où s’affairent des milliers de fourmis autour de boîtes de thon vides qui débordent d’un évier, Osmane écoute. Les objets, les morts, leurs histoires qui s’entremêlent.

Les dernières années de l’empire ottoman ont une place de choix dans la littérature turque contemporaine, du moins dans celle traduite en français, comme si dans l’esprit des éditeurs et des lecteurs, la littérature turque était l’héritière digne, légitime et naturelle de la littérature ottomane, fille obéissante et soumise, comme si ces années, comprises grossièrement entre 1890 et 1920 concentraient tous les désirs, les fantasmes, les envies, les goûts et disons-le franchement tous les poncifs attendus sur une ville, un espace, une culture, comme si Constantinople devenue Istanbul, la Sublime porte devenue Ankara perdait son intérêt et sa force. Où l’on rêve d’une politique éditoriale un peu plus courageuse, un peu plus volontaire, pour faire découvrir d’autres textes, d’autres auteurs que ceux du début du XX° siècle et ceux de l’exil. L’année de la Turquie en France a encouragé quelques audaces, pourvu qu’elles se poursuivent.

Comme une blessure de sabre, d’Ahmet Altan, un énième roman ottoman ? Une énième histoire dans ces années de tourmente ? Un énième texte dans la lignée des estampes et les photos jaunies de yalis, de harems et de hammams érotisants , d’odalisques faussement voluptueuses, les odeurs fanées de camphre, de rose, d’ambre, de musc et d’un Orient défraîchi et fantasmé, pour prolonger les mots de P. Loti ? Un énième soupir ?

Non. Et même pas du tout. Ahmet Altan est un écrivain résolument contemporain, qui plonge dans, s’emplit de, pénètre les tréfonds de l’âme avec une acuité qui force l’admiration., une sensibilité, non une sensitivité, si rétive à l’expression verbale, qu’il sait, lui, coucher sur le papier, avec la force de l’évidence, cette évidence si difficile à exprimer. L’histoire, celle à laquelle certains osent mettre un h majuscule, n’est qu’un prétexte, un cadre à son roman, ce qu’il y raconte est intemporel, universel, derrière le vernis d’une époque, d’une culture que visiblement Ahmet Altan maîtrise jusque dans ses silences et ses alcôves.

Comme une blessure de sabre parle de pouvoir, d’amour, de sexe, et de menaces, intérieures et extérieures. Des ingrédients très classiques qui, selon la maîtrise et le dosage, selon la plume qui les lie peuvent donner à lire le pire – le pathos, la guimauve qui dégouline,  l’érotisme à la petite semaine, l’insignifiant aussi – et le meilleur – un roman palpitant, prenant, bien rythmé, qu’on lit d’une traite si l’on a le temps devant soi -.

Comme une blessure de sabre est de ces derniers.

Galerie généreuse de portraits, d’Istanbul à Thessalonique, de l’aristocratie ottomane, à commencer par le sultan, aux révolutionnaires en herbe ou aguerris, de fils à papa qui se rebellent aux officiers qui grondent, aux ouvriers qui veillent, de grandes dames aux intrigantes. Non, impossible d’aborder Comme une blessure de sabre ainsi, ce n’est pas un trombinoscope.

Intrigues et paniques au palais, révolte dans une caserne, conspirations dans une cave de Salonique où l’une des figures du roman rencontre les trois hommes qui inscriront leur nom dans l’histoire, attentats aux frontières de l’empire. Non, impossible de résumer Comme une blessure de sabre ainsi, ce n’est pas un roman historique.

Histoires d’amours, de doutes, de vengeances, de trahison, histoires compliquées. Non, impossible de réduire Comme une blessure de sabre

Comme une blessure de sabre est autre, multiple, mouvant, à l’image de Hikmet Bey, l’un des nombreux protagonistes, qui se suicide à la fin, et qui renaît sous la plume d’Ahmet Altan dans un roman postérieur, parce que finalement, il le préférait vivant.

Comme une blessure de sabre est d’une densité extraordinaire, irréductible en quelques lignes. Il est à lire, à dévorer. En le refermant, une cicatrice demeure.

Ahmet Altan, Comme une blessure de sabre, Actes Sud, 2000, traduit du turc par Alfred Depeyrat, 382 p.

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~ par Emmanuelle sur 4 décembre 2012.

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