Eskişehir, la mal nommée.

La vieille ville…. Eski… şehir….

Alors on y croit ; on pense arriver dans une Urfa, sur les traces millénaires de prophètes bibliques, dans une cité pierreuse, poussièreuse, rôtissant sous le soleil depuis les prophètes. On pense qu’un kale sans âge règnera au sommet d’un piton, qu’on y grimpera fastidieusement entre des maisons en torchis bleue en esquivant l’entorse sur les pavés glissants ; on se dit que derrière la mosquée centrale un bedesten médiéval abritera des ferronniers et de tailleurs de cuir, livrés par des ânes traînant carriole sous le regard de vieillards regardant passer le temps un misbaha dans la main.

Tout faux.

La vieille ville n’est pas vieille ; de la Dorylae antique il ne reste que des fondations.

Un quartier ancien est en cours de rénovation à l’identique, dans un souci de sauvegarde et de reconstitution d’un patrimoine avantageux, mais ni lustre ni patine ne sont là pour garantir le pittoresque. Eskişehir, pour qui y parvient en autobus, c’est d’abord une ligne droite large comme une autoroute, et une sucrerie, immense, enjambant la voie, dont la fière façade aux lettres vertes et blanches vante l’ancienneté. Marcher ainsi jusqu’en ville est une habitude de voyageur, un besoin de se situer, de prendre la mesure de la ville, d’en humer l’air – et là, avec la sucrerie géante, il est plutôt chargé, l’air d’Eskişehir… Cette habitude est ici mise à mal : stationné devant l’otogar, entouré de discrètes parois de verre et d’acier, un magnifique tramway, tout à fait le genre d’engin dernière génération dont se pavanent les villes françaises et allemandes, qui le brandissent comme gage de vertitude et de conformité à la morale environnementale… La ville serait donc une ville moderne ?

Eskişehir est une ville étudiante, jeune, vive, active, dynamique et colorée ; elle se veut piétonne en son centre, verte et fière de son patrimoine ottoman retapé, on y fait biper de satisfaction des portiques comme à Istanbul pour monter dans ce tramway suédois si propret et si moderne.

Faute d’être vieille, la ville se doit au moins d’avoir quelques spécialités ?

Elle en a certes.

La porte d’entrée de la vallée phrygienne est une ville thermale ; les hôtels du centre sont fiers de dire qu’ils reposent sur une bouilloire naturelle, et de n’avoir nul besoin de chauffer l’eau pour approvisionner des baignoires  en marbre en eaux bouillantes ; l’objet emblématique d’Eskişehir ne s’y trouve pas si facilement : il fréquente plutôt les étals trop garnis du grand bazar d’Istanbul, entre les bijoux en argent et les colliers en obsidienne d’Erzurum, ou pousse sous les arbres des chansons de Brassens :

J’ai des pipes d’écume
Ornées de fleurons
De ces pipes qu’on fume
En levant le front

Lületaşı…

L’écume de mer, celle dont on fait les pipes quand on veut snober le bois, n’a jamais vu la mer ; elle a souvent vu par contre les campagnes autour d’Eskişehir,  la même que parsème les carrières de marbre, celle de sous-sol de laquelle on l’extrait comme silicate de magnésie, avant de la travailler et de la présenter immaculée en devanture.

Et enfin sur Eskişehir veille une des personnalités majeures de l’imaginaire, de la littérature et de la culture ottomane : un habitué des boulevards et des avenues  éponymes de tout le pays, une figure emblématique, présent sur les nouveaux billets de 200 TL,  le grand poète et mystique soufi Yunus Emre (1238-1321).

Eskişehir a ainsi son grand homme, comme toutes les villes turques ; un poète, un intellectuel, un homme de paix, un croyant ; d’une certaine façon, il imprègne la ville, lui procure cette ouverture et cette jeunesse bienveillante ; la vieille ville mal nommée n’est pas une cité de guerriers, de conquérants, de combattants. Elle est d’enthousiasme et de fraîcheur. Européenne.


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