Van, l’amère aux chats.

« Quand l’homme blanc coupe du bois, l’hiver sera rude« , disait le chef indien d’une plaisanterie bien connue ; un indice plus pertinent semble s’appliquer aux ville de l’Est anatolien : quand les marches des trottoirs sont hautes, l’hiver est long, et rude… Et enneigé.

A Van il n’est pas rare que des marches de cinquante centimètres séparent le piéton docile – l’indocile, lui, marche déjà sur la route – de la chaussée. Comme à Erzurum, même cause, mêmes effets, sans aucun doute, toutes réserves cependant bien sûr sur une similitude plus profonde entre les deux villes.

L’hiver est rude ; enfin pas seulement l’hiver… L’habitant de la cité me laisse la même impression lorsqu’il chemine sur les boulevards. C’est assez curieux de voir à quel point ils foncent sur leur trajectoire et à quel point le choc pas toujours évitable ne leur fait pas peur. Pourtant, dans les rues d’Üsküdar, on le connaît ce jeu : dépassement, accélération, esquive de dernière minute… Cela se joue viril, mais correct !

Mais là…

La première fois on croit que c’est un accident ; une trajectoire mal évaluée, un instant d’inattention, un sac qui dépasse… Choc. Bien sec, bien rude, pas en demie mesure… Mais le truc se reproduit, trente mètres plus loin. Là il n’y a eu aucune esquive, aucune intention de s’éviter l’écueil : choc franc et massif, sans commentaire et sans excuse. Et tous les cinquante mètres ; encore et encore. Pas volontairement, je ne peux pas croire que ce soit volontairement, mais c’est tout de même la marque de rudesse.

Van est la ville d’un certain nombre de spécialités…

Sur le registre alimentaire, c’est la ville du fromage frais aux herbes ; les échoppe de kavalhti Sokak en regorgent, et la réputation de ce fromage a largement dépassé les limites de l’Est anatolien, puisque c’est aussi un succès commercial dans la partie basse du bazar égyptien à Istanbul : otlu peynir. La coutume à Van est de venir le matin s’en offrir des tartines, recouvertes par une épaisse couche de fromage prélevée sans scrupule dans le seau de dix litres offert àa la clientèle. Le miel est un complément possible, le lavaş franchit également la frontière pour devenir une habitude.

Un indice désigne Van comme une ville pauvre : la densité de cafés internet, présents par centaines, même souvent dans des cabanes de bord de route, dans des sous-sols insalubres, dans des étages auxquels on accède par un escalier droit et raide. Lorsqu’une ville échappe à la pauvreté et l’ennui, ces lieux disparaissent, ou se muent en salons de thé. A Van, ils sont encore bien là.

Van est une gare ; enfin, deux gares… Une gare portuaire, et une autre. Elle voit  le passage d’un train qui a commencé son voyage sous les arcades de Haydarpaşa pour de diriger comme il peut vers l’Iran, vers Téhéran. Ce train hebdomadaire franchit le lac, en quatre ou cinq heures.

Rarement vu plus triste, au bout de cinq kilomètres de ligne droite poussiéreuse, longeant bâtiments administratifs d’abord, écoles ensuite, auxquelles font face des brochettes de petits magasins supposés fournir au collégien ce dont il a besoin pour tenir le coup durant les longues heures de classe  –  chips en sachet, noisettes et pistaches, canettes de soda, enfin bifurquant sur la gauche, des demeures en presque ruines, mais toutefois habitées…

Il y a eu des restaurants : le Sur Diyarbakir, et un autre qui servit du poisson, mais tout cela menace de s’écrouler. Le chemin de fer, en Turquie, n’a jamais tenu le haut du pavé de la digue de l’embarcadère de Van, et il semble même en déclin, définitif.

Et alors les chats ?

En voilà une bonne image de marque !

Le chat de Van est de renommée mondiale ; les quelques matous ébouriffés que j’ai croisés à leur retour de la benne à ordure, où ils avaient ouïe dire qu’un arrivage de poissons était annoncé, n’en avaient cure.


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